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1 Irène

Plus je regarde le lac, mon lac, plus je le traverse. Je suis le reflet de chaque arbre jusqu’au tréfonds de l’eau, chaque raie du ciel jusqu’au noir des algues, chaque vol d’oiseau jusqu’aux ombles secrets. Chaque matin, je retrouve l’espérance, chaque soir l’engloutissement de la mort. La pluie dessine une partition : une croche, un trille, un sextolet, puis le silence, l’harmonie d’un arc en ciel. Le soleil chante les fleurs, les feuilles et les vaguelettes. L’hiver le grise, l’été le blanchit. C’est mon lac, mon cœur, mon double, mon miroir et puis c’est toi. Toi que j’attends pour défroisser mon âme, inonder mon corps, enluminer ma vie. Toi qui n’a pas encore de nom. Me vois-tu dans ton lac ? Me vois-tu dans mon lac ? Je t’ai vu, il y a longtemps, sortir des eaux, transparent, léger ; léger, tu t’es envolé. Depuis je guette mais tu te refuses. L’attente est longue mais qu’y puis-je ? Tu es là ; un jour tu me verras, n’est ce pas ? Tu verras mon amour, mon désir, ma folie de toi. Sais-tu que chaque jour je me fais belle pour toi : je choisis avec maniaquerie chaque détail de ma toilette, de mon maquillage, de ma coiffure. Un jour pastel, un jour lumière, un jour noir, un jour or, un jour doux, un jour vert. Sans doute n’ai-je pas encore trouvé l’image qui te fascinera, te retiendra, t’aimantera, t’amantera. N’attends pas mes rides, mes mamelles tombantes, mes cheveux blanchis de tristesse. Regarde comme je suis belle, fine, femme. Je joue, je joue à t’accueillir dans mon être. Je suis femme, je suis celle qui s’ouvre douillettement, capitonnée d’amour. Je suis la cathédrale engloutie, au fond de mon lac, qui n’attend que tes doigts sur mon orgue. Sais-tu que chaque vitrail résonne, chaque voute s’étire, chaque pierre se réchauffe quand le souffle fait chanter les flûtes, la régale, le prestant ou la montre ? Que le sourd du bourdon descend jusque dans les limbes, que le larigot réveille chaque fibre du corps et qu’enfin, la voix céleste fait apparaître l’extase divine ? Chantre, quand viendras-tu ?

2 Marcelle

Saleté de lac. Cette fois je m’en vais et tu peux être certain que tu ne me reverras plus. Plus jamais, tu m’entends, plus jamais. Tes miasmes, tes moustiques, tes vipères, tes orties, tes vapeurs, tes odeurs, tes laideurs, je te les laisse. Je vais vivre loin de toi, dans un lieu sec, propre. Tu m’as tout pris, je te laisse tout. Je ne veux rien de toi, rien de tes eaux glauques, rien de tes abysses infernales. Rien. Le gros Léon est mort, paix à son âme et surtout à la mienne. Enfin ! Enfin je peux partir. Il n’arrivait pas à mourir ce gros lard. Je l’ai regardé chaque minute lutter, j’ai espéré que chaque respiration soit la dernière mais il était costaud le bougre et têtu, entêté comme un âne, buté comme un porc. Au fond, cela me plaisait de le voir souffrir, après tant d‘imbécillité, tant de violences, tant d’alcool. Vieil ivrogne! Lever le bras, pour boire ou pour lancer ta canne, c’est bien tout ce qui avait un peu de hauteur chez toi. Boire et pêcher ! Synonyme. Tu as tué autant de poissons que de cellules de ton foie, pauvre idiot. On devrait lire sur ta tombe « il a pêché », résumé exact d’une vie de con. Tu te souviens du jour où tu as soulevé ma jupe pour la première fois ? A la St Jean ? Tu avais bu bien sur, mais c’était la fête et j’avais seize ans. Belle, naïve, éblouie par ton regard si bleu, ta volonté (je ne savais pas faire la différence avec l’entêtement), ta virilité, (je ne savais pas faire la différence avec la violence). Notre fils est né neuf mois plus tard. Tu n’es même pas venu une seule fois à l’hôpital. Tu ne l’as pas regardé. Tu as su seulement le battre quand il pleurait, quand il te dérangeait. Brute ! Tu l’as vu le jour où il était devenu bon pour la pêche. Pas un mot, il n’avait pas le droit de dire un mot et surtout pas « non ». Quand je vous regardais partir sur cette maudite barque, je me sentais soulagée de te savoir loin et tourmentée de ne pas savoir ce que tu lui faisais endurer au petit. Si j’avais su ….. Il ne me disait rien, il me protégeait. Mon André, mon tout petit, pourquoi ? Dis, pourquoi tu as fait ça ? Tu n’en pouvais plus ? Pourquoi tu ne m’as pas dit ? Je t’ai regardé prendre la barque, t’éloigner et je suis revenue dans ma cuisine préparer le repas du gros. Si j’avais su ! Si j’avais vu ! C’est la sirène des pompiers qui m’a fait sortir de la maison et là j’ai compris; je savais que tout était fini, pour toi, pour moi. Tu avais seize ans. Tu vois, je pleure et quand je ne pleure pas je hurle de colère. Le gros s’est mis à boire de plus belle jusqu’à en crever. Je quitte ce lac mortel, cet enfer. Je t’emporte mon petit, ton urne ne me quitte jamais. Nous partons tous les deux pour le propre et le sec.

 

3 Annette

Tout a commencé le jour de la promenade du lac. Annette était énervée. Annette a toujours besoin de bouger, de s’occuper, de remuer. Je suis un contemplatif, elle une active; pas vraiment l’harmonie. Bref, ce jour, comme tant d’autres, elle a insisté pour sortir faire cette balade dont elle avait entendu tant de bien. Chaussures de marche (laides !), fourrures polaires (laides) KWAY (laid) sac à dos (sur son dos, moi je ne supporte pas) barres énergétiques (immangeables) eau (rien à dire) moi trainant les pieds, elle vive comme une chèvre. Deux heures de marche et, par un petit chemin zébré de lumière, entre les arbres, nous arrivons au lac. Une belle émotion, vraiment. Rare ce vert de l’eau, non, ces infinis de vert, troublés par le reflet nuageux des arbres. Quelques oiseaux, quelques cygnes, une barque, une petite maison, une immense paix. Mon cœur et mon corps appellent au repos, là, sur l’herbe. Un peu d’eau, claire comme le silence, un peu d’air, doux comme le ciel, flottement des sens. Brisé, elle a tout brisé ! Cri, harcèlement, critiques (tu ne vas quand même pas rester planté là !) insultes (mollusque) … C’est sorti tout seul ; je me suis mis à hurler « tire-toi, tire-toi ». Voilà, elle est parti faire le tour du lac. Je respire, j’erre des vaguelettes aux mésanges, des sapins aux buissons, du souffle à la barque. La barque, il se passe quelque chose, je ne comprends pas. Un homme seul, il se lève, porte une pierre, mon dieu, pourquoi ? Oui, il se jette à l’eau. Tout s’arrête. Il ne remonte pas, il ne remonte pas. Des cris, des silhouettes soudain visibles, agitées. Et la mort du lac, le mort du lac, cette certitude de la mort, cette immobilité de l’eau rassasiée de ce sacrifice, repue de sa chair. Je l’ai vu ramer tranquillement jusqu’au centre du lac, s’arrêter, prendre son temps. J’attendais des filets ou une canne à pêche mais, non, il prenait son temps. Son peu de temps restant. Il n’a pas pris le temps de vivre ce jeune homme qui avait beaucoup de temps devant lui. Cette pierre, ce corps-statue, lourd au fond de l’eau. Bouleversantes images sonorisées par les pompiers, comme s’il y avait urgence, comme s’ il y avait espoir. Agitation vaine. Violence des sons, violence des visages, violence des gestes. Et lui qui cherchait la paix, enfin, la fin de ses souffrances. Respectez-le s’il vous plaît. Et ce cri : « mais tu es encore là ! Un gars qui crève sous tes yeux, ça ne te suffit pas pour te lever ! Tu n’as même pas appelé les pompiers, Monsieur regarde, Monsieur contemple, Monsieur s’occupe de sa personne, pas des autres, jamais des autres, Monsieur n’a pas de couilles »

Je n’ai jamais frappé personne, jamais mes enfants, jamais de bagarres, jamais. Mais là, je me suis levé d’un bond et je l’ai giflé sans pouvoir m’arrêter et de plus en plus fort. Je l’ai laissée KO, sans secours, j’ai fui à toutes jambes : police, justice, prison !!!. Je dois sortir demain et terminer ma peine avec un bracelet électronique. La violence, le manque de liberté, la promiscuité, le bruit, j’ai fini par m’y habituer. Mais la haine de mes enfants, je ne peux pas la supporter. Parfois je pense au lac, à la barque, à la pierre, en finir, puis je reprends l’espoir de les serrer dans mes bras. Depuis le procès (ils détournaient les yeux), je ne les ai pas revus. Demain je suis libre ? Ironie ! Je suis enfermé, pétrifié par cette haine. Annette a su les dresser, les bloquer. Ont-ils oublié comme je les aime ? Ont-ils oubliés notre complicité, nos tendresses, nos rires, notre imagination partagée, leurs mains dans les miennes ? Me pardonneront-ils ? Demain je suis libre, disent-ils.

 

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