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Dans ce livre magnifique, Azar Nafisi raconte sa vie d’enseignante de littérature anglaise et américaine à la faculté de Téhéran puis après son renvoi de cette faculté. Elle donne aussi la parole à des étudiantes.

Extraits:

« Le nouveau régime était allé bien au-delà de la représentation romantique qui prévaut plus ou moins dans tout système politique pour investir le royaume du mythe total, avec les conséquences que cela entraîne. La République islamique ne se modelait pas seulement sur l’ordre établi par le prophète Mahomet quand il régna sur l’Arabie. Elle était la loi du prophète elle-même. »

« Ca allait mieux dans la journée. Je me sentais courageuse. Je répondais aux gardiens de la révolution, j’argumentais avec eux, je en craignais pas de les suivre dans leurs comités. Je n’avais pas le temps de penser à tous mes parents et amis qui étaient morts, ni à la façon dont nous avions par chance échappé de justesse à un sort similaire. Mais la nuit, une fois rentrée chez moi, je payais mon écot. Que va-t-il se passer? Qui va être le prochain sur la liste? Quand ont-ils venir? J’avais intériorisé la peur, et n’étais pas toujours consciente de sa présence, mais j’avais des insomnies. J’errais dans la maison, je lisais et m’endormais les lunettes sur le nez, accrochée à mon livre. Avec la crainte viennent les mensonges et les justifications qui, quelque convaincants qu’ils soient, diminuent l’estime que nous avons de nous-mêmes. »

 

« En prison, il y avait une fille incroyablement belle. C’était son seul crime. Pour l’arrêter ils avaient forgé contre elle les habituelles fausses accusations d’immoralité. Ils l’ont gardée pendant un mois, en la violant à plusieurs reprises. Les gardiens se la passaient de l’un à l’autre. L’histoire a vite fait le tour de la prison, d’autant que cette fille n’était pas politisée. Ils ne l’avaient pas mise avec les prisonniers politiques; vous savez, ils mariaient les filles vierges aux gardiens qui allaient ensuite les exécuter. Ils croyaient que, si elles étaient tuées encore vierges, elles iraient droit au paradis. On dit que certains ont trahi. Mais, la plupart du temps, ceux qui s’étaient « convertis » à l’islam se voyaient forcés de tirer la dernière balle dans la tête de leurs camarades pour prouver leur loyauté envers le régime. Si je n’avais pas été une privilégiée, a dit Nassrin pleine de rancoeur, si je n’avais pas eu le bonheur d’avoir un père qui partageait leur foi, dieu sait où je serais maintenant, probablement en enfer au milieu des vierges violées et de ceux qui ont appuyé sur la gâchette pour prouver leur fidélité à l’islam. »

 

« Fassi est intervenue: « Je sais de quoi parle Mahshid, a-t-elle dit.  Il n’y a pas de peur plus terrible que celle de perdre sa foi. Parce que, sans elle, vous n’êtes plus acceptée par personne, ni par ceux qui se considèrent comme laïques, ni par ceux dont tu partageais, avant, les croyances. C’est terrible. Mahshid et moi, nous en avons parlé ensemble, nous nous sommes dit comment, depuis aussi longtemps que nous nous en souvenons la religion a toujours défini chacune de nos actions. Si un jour je perds ma foi, ce sera comme si je mourais, pour recommencer à zéro dans un monde qui ne m’offrira aucune garantie.(…) »

« Mahshid: « Yassi et moi savons que nous sommes en train de perdre notre foi. Nous la remettons en question par chacun de nos gestes. Sous le Chah, c’était différent. J’avais l’impression de faire partie d’une minorité et de devoir continuer à croire, quoi qu’il arrive. Maintenant que ma religion est au pouvoir, je me sens encore plus impuissante qu’avant et plus aliénée. » Mahshid racontait comment on lui avait dit depuis toujours que la vie en terre infidèle était un pur enfer. On lui avait promis que tout allait changer quand une juste loi islamique serait instaurée. Mais quelle loi islamique? Ce carnaval hypocrite et honteux? elle parlait des hommes qui à son travail ne la regardaient jamais dans les yeux, des filles de six ans obligées de porter le foulard pour aller au cinéma et qui n’avaient pas le droit de jouer avec les garçons de leur âge. Elle-même portait le voile, et c’était pourtant une véritable douleur qu’on l’y oblige. elle n’y voyait plus qu’un masque derrière lequel les femmes étaient forcées de se cacher. Elle parlait de tout cela avec une froideur et une rage terrible, terminant chaque phrase par un point d’interrogation. »

 

« Nima nous a raconté que le fils d’une de ses amies, un enfant de dix ans, était venu le matin réveiller ses parents horrifiés en leur racontant qu’il avait eu un « rêve illégal ». Il était à la plage avec des hommes et des femmes qui s’embrassaient et il ne savait pas comment réagir. Et l’enfant répétait sans cesse « Je fais des rêves illégaux ».

 

Durant la guerre contre l’Irak: « J’entends encore ces musiques endeuillées ou victorieuses qui interrompaient si souvent mes cours pour annoncer la mort d’un étudiant ou d’un membre de la faculté tombé en faisant son devoir, ou une victoire de l’armée de l’islam sur celle des infidèles. Personne ne pensait à faire remarquer que cette dernière était en fait constituée de musulmans comme nous. Le jour auquel je repense, ses camarades pleuraient la mort d’un des leaders de l’Association des étudiants musulmans. Quand l’heure s’est terminée, j’ai rejoint quelques-unes de mes élèves qui s’étaient regroupées dans la cour. Elles se moquaient de l’étudiant qui venait de disparaître; elles riaient. Il allait avoir un beau mariage au paradis. Ce garçon et ses camarades ne disaient-ils pas que Dieu était leur seul amour? Elles faisaient allusion aux dernières volontés laissés par les martyrs de la guerre dans des testaments largement diffusés par les médias officiels. Presque tous clamaient haut et fort que mourir en martyr était ce qu’ils désiraient le plus au monde, car cela leur assurerait l’union ultime avec leur « unique aimé ». « Eh oui, dieu, évidemment. » Les filles se mirent à rire. Dieu sous la forme de toutes les femmes qu’il dévorait des yeux avant de les dénoncer pour conduite indécente; C’est comme ça qu’il prenait son pied! Tous des pervers sexuels, tous! C’était un malade sexuel. Il a fait renvoyer de la fac une de mes amies en disant que le morceau de peau blanche que l’on apercevait à peine sous son foulard le provoquait sexuellement. Ils étaient comme des chiens ».

« Il y a dans leur façon de porter le tchador quelque chose de particulier que j’ai remarqué chez beaucoup d’autres femmes, surtout les plus jeunes. Rien chez elles, ni dans leur gestes ni dans leurs mouvements, ne ressemble au retrait timide de ma grand-mère dont l’attitude entière suppliait l’autre de l’ignorer, de passer à côté d’elle en la laissant tranquille, et l’y obligeait. Le tchador de ma grand-mère a eu, dans mon enfance et ma prime jeunesse, une signification particulière. C’était un abri, un monde à part. Je la revois s’envelopper dans ses voiles et arpenter la cour parmi les grenadiers en fleur. Désormais l’image du tchador était à jamais ternie par le poids politique qui lui était accordé. C’était devenu un vêtement froid, menaçant, porté comme une revendication par des femmes telles que Mlle Hatef et Mlle  Ruhi. »

 

 

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