Unknown

C’était un 16 mai, ça au moins elle le savait. Un 16 mai, bien sûr, elle ne pouvait oublier le 16 mai 1926 que sa mère avait choisi pour venir au monde, ni le 16 mai 1949 que son grand-père choisit pour le quitter, ni bien sûr le 16 mai 1954 qui l’avait vu naître. Donc, elle ne pouvait se tromper, c’était bien certain, l’événement avait eu lieu le 16 mai. Sa mémoire comme une guêpe autour d’un pot de miel, revenait sans cesse vers cette date sans pourtant y trouver la moindre nourriture. Louise sentait son être se concentrer dans un énième effort : « poussez, poussez, poussez » « respirez ». Chaque fois, elle accouchait du vide, du néant, de l’invisible, du silence, du noir, de l’horreur : rien, elle ne se souvenait de rien.

Elle savait, voilà elle savait : que sa mère l’avait retrouvée après des heures d’inquiétudes, évanouie au fond du jardin. Avec quelles précautions ne lui a-t-on pas raconté les vêtements déchirés, le sang, le visage tuméfié et plus tard, le viol, le constat du viol, l’analyse du sperme, un seul sperme ! Un seul homme ! Mais qui ? Qui s’est servi d’elle ? Qui la laissée pour morte ? Qui a souillé de son sceau sa féminité ? Qui a écrit son nom en lieu et place de ses amours ? Qui a précédé cet enfant qu’elle n’aura plus jamais ? Qui a cassé son berceau intime ? Qui ? Et pourquoi ? Pourquoi moi? Le hasard ? Un rodeur ? Ou bien un connu, un qui lui voulait ce mal ?

Et puis cette nuit-là où le rêve est venue la hanter : Un homme, barbu, blond, yeux bleus qui la regarde fixement. Elle ne peut se dérober à son regard. Une fascination. Il lui fait signe de le suivre ; elle le suit. Un sous-bois magnifique ; une lumière de conte de fées. Il se met nu ; elle se met nue. Réveil en sursaut. Elle ne connait pas cet homme mais une fois encore elle sait. Sa mère lui a dit que son père, cet homme qui a disparu à sa naissance, cet homme est blond aux yeux bleus. Son père ? Non !!!!! Ce ne peut être lui ! Il ne la connaît pas, il ne l’a jamais vue. Chaque nuit ou presque, elle fait ce même rêve jusqu’à ce jour où elle le raconte à sa mère. Silence, très long ; peu à peu sa mère est devenue rouge puis blanche puis transparente puis rouge à nouveau puis les larmes, les larmes douces, les larmes en torrent, en sanglots, en hurlements, en silence.

Le silence a duré longtemps, des jours, des semaines, des mois. Le rêve avait cessé de la hanter, maintenant qu’il habitait sa mère. Cette mère qui refusait de lui parler de cet homme, son père, dont elle ne savait rien. Oh, bien sur, ce ne pouvait être lui, l’agresseur ; mais tout de même, cet étrange rêve méritait bien quelques explications. D’autant qu’elle en rêvait de ce père maintenant, pas la nuit, le jour, toute éveillée : Ce regard bleu, si beau, comme elle aimerait le rencontrer. Il doit être poète ce père ou bien artiste pour le moins avec sa belle sensibilité, cette lumière dans les yeux. Mais pourquoi nu ? Nue ? Ce n’est pas sexuel, non, c’est le nu de la vérité, enfin un peu tout de même peut-être, il était tellement beau ; rien d’un viol ; de l’amour ; oui mais si c’est mon père, c’est honteux, c’est horrible. Finalement ce ne doit pas être mon père, je ne peux pas le reconnaître puisque je ne le connais pas. Alors, c’est le père que j’imagine ; et c’est moi qui imagine cette nudité ? Non ! C’est le violeur, je reconnais le violeur et c’est le hasard si il est blond aux yeux bleus comme mon père. Mais si c’est le violeur, pourquoi un rêve si doux ! Non, c’est mon père, celui qui devrait être là pour m’aider, celui qui m’a lâchement abandonnée, celui que je voudrais tant aimer ; aimer mais comme sa fille pas comme sa femme ; enfin je ne sais pas ; j’aimerais aimer un homme comme lui. Mais je sais que je ne pourrai plus jamais aimer un homme ; je suis salie, abimée, avilie, enterrée, engloutie, annulée, arrachée, écrasée, bousillée par le sexe de l’homme ; Plus jamais ça ! Jamais, jamais, jamais !!!!

 

La police à la maison : sa mère a fait des recherches et porté plainte contre son père ! Mais maman, c’est seulement un rêve ! Qu’as-tu fait ? « Madame, nous prenons tout cela au sérieux, nous avons retrouvé le père de votre fille qui est d’accord pour faire un test ADN ; Nous vous teindrons au courant ». Je veux voir mon père ! Maman, je veux voir mon père ! Silence.

 

Elle ne se lève plus. Sa mère ne comprend pas. Elle a tout perdu : son corps, sa dignité, son avenir, sa mère, son père. Elle ne se lève plus.

 

« Ton père est innocent. Ce n’est pas lui. Il demande à te rencontrer ; qu’en penses-tu ? »

 

Elle se lève, se lave, se relave, se re-relave. Encore une douche. Elle veut être digne de lui, se présenter sans cette « merde » de l’ « autre ». Elle tremble. Il est là, dans le salon ; elle l’entend ; ils parlent, ses parents parlent. « Bonjour » Il est grand, très grand, vieux, vouté, laid, triste, ému. « Bonjour Louise ; Je ne savais pas comment revenir dans ta vie, voilà, je suis là. » «  Bonjour  » « Louis, veux-tu un café? Assied-toi Louise ; veux-tu que je reste avec vous ?» Ah, il s’appelle Louis ? Mon père s’appelle Louis ? Je porte son nom ? « Louise, si tu veux je vais essayer de te parler de moi et ensuite tu essayes de me parler de toi ; OK ? » Elle hoche la tête.  « J’ai aimé ta mère d’un grand amour, un véritable amour. A cette époque, je me croyais très honnête puisque j’avais dit à ta mère que je ne quitterais jamais ma femme et que je n’assumerais pas un enfant avec elle. Je l’avais prévenue et cela me paraissait suffisant. J’étais totalement égoïste mais ça je l’ai compris trop tard. J’ai gâché toute ma vie. J’ai perdu ta mère et toi, et j’ai fini par perdre ma femme et mes enfants. Oui, pas de quoi être fier. Ah, aussi voilà, Je suis menuisier, artisan menuisier. »

« Je suis Louise. J’ai tout perdu avant même d’avoir vécu. Je ne suis rien …….. Tu viens de me dire que je suis née de l’amour ? »

« Louise, j’aimerais t’aider. Je ne sais pas ce qu’il faut faire mais je suis prêt à le faire. Dis-moi ce que je peux faire. »

Il veut se racheter. Racheter quoi ? C’est trop tard. Tu ne peux être mon père. Tu ne me connais pas. Tu n’as jamais été là. C’est trop tard.

« Au revoir »

« Louise, attends ! »

 

Elle ne se lève plus. Mon père ? Je n’ai pas de père ; ce Louis qui ne m’a rien donné, ce n’est pas mon père. Et « l’autre », c’est qui ? Pourquoi je ne suis rien ; rien pour personne ; rien, rien, rien. Aucune valeur. Je suis née pour le malheur ; Le malheur de ma mère, de mon père et le mien. On m’a donné la vie et puis rien. Je dois mourir. Je vais mourir. Je vais me pendre, ce corps dégoutant, puant, décomposé, mou au bout de la corde, voilà, c’est moi.

Elle gémit des heures, encore des heures. La vie n’est donc que douleur ?

 

Et vient le rêve: Elle conduit un corbillard ; il y a deux cercueils, deux cadavres, celui de Louis et celui de l’ « autre ». Elle conduit de plus en plus vite en chantant de plus en plus fort ; encore plus vite, encore plus fort. Le corbillard se renverse et tombe dans une immense fosse. Elle voit nettement les deux cercueils se fracasser au fond sur un rocher mais elle, elle vole comme un oiseau ; c’est délicieux, magique, jouissif ; son corps est léger, il suit le vent, les courbes du vent, les sinuosités de la rivière, il ondule de bonheur, descendre vite, remonter lentement, respirer l’énergie de la Terre, boire la vie, se souler de plaisir.

Sa mère est dans la chambre. « Tu sais, on est le 16 mai aujourd’hui » Oui, bien sûr que je sais. Je sais tant de choses, tant de choses que je ne voudrais pas savoir. Mais je vais me lever maman, je vais vivre maman, je vais me retrouver, je vais voler, je vais chercher la vie maman, l’amour de la vie. Maman je t’aime.

 

 

 

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