Je m’appelle Julie. Maintenant je peux dire « Je » et même « Julie » et même Julie est là quand on l ‘appelle. Avant, « Je » n’était pas là ; là ou j’aurais dû être, il n’y avait qu’une merde, une merde sur laquelle on pouvait chier, pisser, cracher. Une merde qui voulait mourir. Une merde sans parole, sans pensée, sans espoir, sans autre. Une merde seule au monde. Une merde hurlante tout de même. J’ai hurlé des heures sur le divan de ma psy ; hurlé à réveiller l’immeuble, sangloté à défoncer le mur, pleuré à remplir les rivières. Des heures… et encore des semaines… et des mois, une année peut-être. Elle était là, près de moi, tout près, à écouter, supporter en silence avec quelques mots de réconforts qui partaient aussi vite aux oubliettes ; non pas vraiment ; j’entendais ce que disaient ces mots : je suis là. Peu à peu mes mots sont venus, timidement, j’avais si peur qu’elle ne puisse les supporter. Elle a supporté l’insupportable. Alors j’ai dit ; j’ai dit comment mon cousin m’a violée de mes 5 ans à mes 15 ans. Oui, il n’a jamais arrêté mais, un jour, il est parti du village, pour se marier, pour se marier !!!!. J’avais 5 ans la première fois, lui 12 ; c’était un jeu ; j’ai joué puis je n’ai plus voulu jouer : il me faisait mal. Alors il m’a menacé de toutes sortes de choses. Facile au début de me faire peur en disant qu’il allait tout raconter à mes parents. Et puis, disait-il, c’est un secret entre nous, tu n’as pas le droit d’en parler. Ensuite si je n’étais pas « sage », j’avais droit à un supplice supplémentaire. Alors j’ai appris à supporter en silence : chaque larme me valait une souffrance de plus, ça l’agaçait. Il avait beaucoup d’imagination et toutes sortes d’objet pour pénétrer mon corps, pour l’attacher, pour le faire saigner ; en homme intelligent il veillait à ce qu’aucune de ces blessures ne soit visible une fois habillée. Mais chacune entrait plus profondément en moi ; chacune m’éloignait de moi ; chacune tuait l’être humain ; chacune me transformait en merde.

Le jour de mes 10 ans (je ne sais pourquoi) le courage m’est venu d’en parler à mes parents. Ils ont convoqué mon cousin, lui ont offert l’apéritif, m’ont envoyé dans ma chambre et l’ont écouté. Quand il est parti, ils m’ont traitée de menteuse et quand il arrivait ils me disaient : « va jouer avec ton cousin. » Et là, je suis morte. Morte à moi-même, morte à l’humanité, morte à l’espérance, morte corps et âme. Il me restait juste un peu de haine, juste le peu nécessaire pour haïr mon corps, cause de tous mes malheurs, corps sali à l’envi, corps pourri, corps définitivement souillé. Je ne l’ai plus nourri, je voulais qu’il disparaisse avec peut-être encore l’espoir que caché dans ce corps paillasson, quelqu’un puisse entrevoir l’être qui palpitait parfois.

Quand mon cousin est parti, je savais que j’étais foutue ; c’était trop tard. Il ne me restait qu’une âme morte dans un corps de merde, corps qui m’a tout de même porté jusqu’au divan de ma psy, jusqu’à ma rencontre enfin avec l’humain de quelqu’un, là où tous mes sanglots ont pu être entendus, entendus humainement. Un jour, quand je disais pour la millième fois que j’étais une merde que je voulais mourir, elle m’a dit : « Mais enfin, vous êtes vierge ! Vous ne savez rien de la sexualité, rien de rien. Vous n’avez vécu que la torture, seulement de la torture, dans tout votre corps, dans votre sexe aussi mais tout cela n’a rien à voir avec la sexualité. Vous êtes vierge ! »

Vierge ?!?! moi ?!?! Ces mots ont été le rayon de lumière qui a peu à peu envoyé le noir de la merde dans le sous-sol des souvenirs en faisant naître les couleurs de la vie. Il y a eu d’autres mots ; je les ai oubliés ; peu importe ; il y a eu d’autres mots, rien que pour moi, entre elle et moi, des mots humains, des mots de respect, des mots de vérité, des mots qui ont accroché mon être à un autre être. Je me suis défroissée, déployée, redressée. Je suis là maintenant ma sœur, je suis vivante et heureuse de vivre, je suis un être humain avec les autres êtres humains. Et toi ? toi que des êtres humains qu’on qualifie de médecins viennent d’assassiner, enfin d’euthanasier, toi ma sœur de douleur, tu es morte, bien morte, bien au froid quand leur conscience est toute chaude, tu es morte ; tu réalises ? Ils auraient dû te donner ton humanité et ils t’ont traitée comme une merde eux aussi. Ils auraient dû savoir qu’un sujet respirait en toi, que tes douleurs étaient justement l’aveuglement des autres. Ils n’ont montré que leur incapacité à te rejoindre dans ton enfer, leur incapacité à ,non pas « soigner », mais restaurer ta dignité, ta singularité, tes désirs, tes pensées. Eux aussi n’ont vu qu’un corps tordu de douleurs et rien dans ce corps qui justifie la vie, rien qui parle, rien d’humain. Ils ne t’ont pas euthanasiée, ils t’ont abattue comme une bête, ils t’ont piquée, ils ont éliminé leur échec, la preuve de leur impuissance, de leur barbarie. Ma sœur je te pleure, de tout mon être je te pleure. Je sais, tu ne souffres plus, au moins c’est cela de gagné diraient-ils, mais tu ne vis plus, tu ne pourras jamais me rencontrer, tu ne pourras jamais rencontrer l’amour, l’amitié, la beauté de l’humanité. Maintenant (si impensable avant) j’ai une amie et même (j’ose te le dire, à toi, à toi ma sœur)j’ai le cœur qui bat pour un ami, le cœur et le corps ; oui même le corps. Tu ne savais pas que c’était possible mais je te le dis, c’est possible : mon corps et ma tête sont enfin réunis, unis par l’humanité de ma psy et de la mienne, unis par l’amour, unis par moi-même, unis pour toujours.

Ma sœur assassinée, je te pleure, je te pleurerai toujours ma sœur des Pays-Bas, des Pays jamais aussi bas que ce jour-là, ce jour de ta mort, de ton silence, de leur fausse conscience. Ma sœur je ne sais rien de toi et je sais tout. Ma sœur je te pleure, je te pleurerai toujours. Ma sœur morte aux autres, tu vivras en moi, tu vivras avec moi, je t’emmènerai en moi dans la vie, je te montrerai la lumière, la couleur, l’espoir. Ma sœur je te pleure.

 

 

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