NON! NON!

j’aimerais que tout cela soit une comédie, que le masque tombe, que la fin purge les spectateurs de leurs angoisses. Mais non! ce qui se joue aura des conséquences dans le concret de notre vie. Comme l’a si bien dit Freud, on manipule les masses non avec des idées, encore moins avec des vérités, non, seulement avec des images, images les plus fortes possibles, les plus simples aussi. Et les masses fascinées foncent dans la muleta sans savoir que la mort se cache derrière, que la fille du père conduit au pire, que le pire du père est au-delà de l’imaginable, toujours et encore, toujours. L’horreur est là, même si Le Pen ne prend pas la présidence, elle prend le coeur de trop de français, elle prend trop de place, elle menace trop de nos libertés, elle tue trop de nos vérités, elle enferme trop de pensées, elle sépare trop d’humains, elle distille trop de haine, elle tue trop de féminité. Le pire encore est que ce soit une femme! Chacune de celles qui ne sont pas prises dans ses rets souffre de cette insulte supplémentaire, cette vilenie abjecte, cette imposture. Et, remarquablement, « imposteur » n’a pas de féminin. Comment ne pas penser à tous ces aryens, menés par un petit brun un peu juif, revendiquant le sang pur des grands blonds teutons…. Imposture ne suffit pas, manipulation non plus, délire peut-être, déni de la réalité certainement et malheureusement, diaboliquement, incarnation du mal absolu, du crime contre l’humanité, du crime qui consiste à faire deux files: les bons et les à-jeter. Ce jeu de dupes, ce jeu de miroir inversé, ce jeu mortel qui dupe autant les meneurs que les menés, qui ne peut qu’aboutir à l’infâme, ce jeu, qui ou quoi pour l’arrêter?

La psychanalyse fait tomber beaucoup de nos illusions quant à la bonté de l’humanité mais elle nous dit aussi que l’on ne peut cesser de croire en la beauté et la force de l’intime du sujet, sujet pris comme unique et non comme masse. Penser Eros contre Thanatos, énergie ancestrale qui  jaillit en secours, vision du plus grand que soi, du plus grand que ici et maintenant, conscience du tout cyclique de la vie….Et savoir dire à ce qui menace le sacré de l’humanité  NON! NON! NON!

Réponse 2

María-Cruz Estada commented on Commentaire et réponse

Delphine Horvilleur dans son livre « En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme » raconte et commente, dans son savoir de …

« Bonjour, je me suis beaucoup réjoui en lisant vos commentaires si intéressants. Un petit apport : est-ce que vous savez que corrida, en espagnol, veut dire aussi le moment de l’orgasme ? Bien cordialement »

María-Cruz Estada
http://www.psicoanalisiscotidiano.wordpress.com

Commentaire et réponse

Delphine Horvilleur dans son livre « En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme » raconte et commente, dans son savoir de …

de Philippe Michelot / philippe@masdesfigues.com
« bonjour Suzanne Delorme.
Contre-pied….et si au contraire, l’homme mâle avait besoin d’une femme Lilith pour apaiser son angoisse de castration et assurer sa virilité. Ne pensez vous pas qu’une femme soumise ne renforcera pas à l’inverse l’angoisse du mâle.
Regardez les dessins érotiques de Picasso avec le minotaure qui se termine en 1954 avec la danse des banderilles où l’homme met en genou à terre en retirant sa tête de taureau devant la belle nue qui le pique de ses banderilles.
Cette corrida d’amour entre l’homme et la femme, une corrida sans mise à mort mais avec la petite mort qu’est la détumescence masculine. Ultime victoire féminine. la 10°. N’oublions pas que la femme a 9 jouissance quand l’homme n’en aurait qu’une.
Ce jeu amoureux ne serait il pas nécessaire voire indispensable pour que l’homme et la femme puissent s’aimer dans la dignité en se respectant sans se renier en sublimant féminité et virilité tout en en supprimant certains excès.
N’en serait il pas de même en réciprocité pour la femme et son complexe de castration.
La femme serait ainsi le matador qui affronte le taureau sauvage et met à mort son animalité afin qu’il puisse advenir humain. Ainsi Shamhat et Enkidu….. »
Philippe Michelot
Tél 0033 (0) 6 08 42 77 76
Vieux chemin d’Arles
13210 Saint Rémy de Provence

 

Réponse

Merci beaucoup de prendre le temps de faire un commentaire aussi intense! J’en espère tant d’autres qui n’arrivent jamais. Avez-vous lu mon article sur la mascarade féminine comme muleta? Nous nous rejoignons dans l’univers de la corrida qui peut effectivement sous certaines aspects révéler le rapport ou le non rapport homme/femme. A aucun moment je ne parle de « faible » femme. Bien au contraire: Ce secret des femmes, à savoir qu’elles ont conscience que la plupart des hommes sont menés par l’angoisse de castration ne les rend pas faibles. En les éclairant, cela leur donne bien sûr le moyen de ne pas être victimes de cette angoisse voire le moyen d’en être maître. C’est une grande force; si en apparence, elles se soumettent c’est seulement pour ne pas blesser monsieur mais jamais elles ne se soumettent vraiment, jamais elles renoncent à quoi que ce soit. Les femmes soumises sont celles qui comme les hommes sont sous le pouvoir du phallus et prêtent aux hommes ce pouvoir. Celles qui comprennent qu’il ne s’agit pas de pouvoir mais d’angoisse sont armées pour fonctionner avec l’autre sexe.Le jeu amoureux que vous décrivez, pourquoi pas? Mais ce n’est pas celui de tout le monde. Un patient identifiait le Minotaure à sa propre mère….
Il y a nécessité d’un « jeu » entre l’homme et la femme, jeu érotique, jeu amoureux mais au minimum du jeu comme on le dit pour les rouages, pour une articulation. Peu importe la nature du jeu….du jeu à la jouissance, c’est là le chemin de ceux qui ne se rencontrent jamais. « Il n’y a pas de rapport sexuel » nous dit Lacan.

nouvelles: Le lac

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1 Irène

Plus je regarde le lac, mon lac, plus je le traverse. Je suis le reflet de chaque arbre jusqu’au tréfonds de l’eau, chaque raie du ciel jusqu’au noir des algues, chaque vol d’oiseau jusqu’aux ombles secrets. Chaque matin, je retrouve l’espérance, chaque soir l’engloutissement de la mort. La pluie dessine une partition : une croche, un trille, un sextolet, puis le silence, l’harmonie d’un arc en ciel. Le soleil chante les fleurs, les feuilles et les vaguelettes. L’hiver le grise, l’été le blanchit. C’est mon lac, mon cœur, mon double, mon miroir et puis c’est toi. Toi que j’attends pour défroisser mon âme, inonder mon corps, enluminer ma vie. Toi qui n’a pas encore de nom. Me vois-tu dans ton lac ? Me vois-tu dans mon lac ? Je t’ai vu, il y a longtemps, sortir des eaux, transparent, léger ; léger, tu t’es envolé. Depuis je guette mais tu te refuses. L’attente est longue mais qu’y puis-je ? Tu es là ; un jour tu me verras, n’est ce pas ? Tu verras mon amour, mon désir, ma folie de toi. Sais-tu que chaque jour je me fais belle pour toi : je choisis avec maniaquerie chaque détail de ma toilette, de mon maquillage, de ma coiffure. Un jour pastel, un jour lumière, un jour noir, un jour or, un jour doux, un jour vert. Sans doute n’ai-je pas encore trouvé l’image qui te fascinera, te retiendra, t’aimantera, t’amantera. N’attends pas mes rides, mes mamelles tombantes, mes cheveux blanchis de tristesse. Regarde comme je suis belle, fine, femme. Je joue, je joue à t’accueillir dans mon être. Je suis femme, je suis celle qui s’ouvre douillettement, capitonnée d’amour. Je suis la cathédrale engloutie, au fond de mon lac, qui n’attend que tes doigts sur mon orgue. Sais-tu que chaque vitrail résonne, chaque voute s’étire, chaque pierre se réchauffe quand le souffle fait chanter les flûtes, la régale, le prestant ou la montre ? Que le sourd du bourdon descend jusque dans les limbes, que le larigot réveille chaque fibre du corps et qu’enfin, la voix céleste fait apparaître l’extase divine ? Chantre, quand viendras-tu ?

2 Marcelle

Saleté de lac. Cette fois je m’en vais et tu peux être certain que tu ne me reverras plus. Plus jamais, tu m’entends, plus jamais. Tes miasmes, tes moustiques, tes vipères, tes orties, tes vapeurs, tes odeurs, tes laideurs, je te les laisse. Je vais vivre loin de toi, dans un lieu sec, propre. Tu m’as tout pris, je te laisse tout. Je ne veux rien de toi, rien de tes eaux glauques, rien de tes abysses infernales. Rien. Le gros Léon est mort, paix à son âme et surtout à la mienne. Enfin ! Enfin je peux partir. Il n’arrivait pas à mourir ce gros lard. Je l’ai regardé chaque minute lutter, j’ai espéré que chaque respiration soit la dernière mais il était costaud le bougre et têtu, entêté comme un âne, buté comme un porc. Au fond, cela me plaisait de le voir souffrir, après tant d‘imbécillité, tant de violences, tant d’alcool. Vieil ivrogne! Lever le bras, pour boire ou pour lancer ta canne, c’est bien tout ce qui avait un peu de hauteur chez toi. Boire et pêcher ! Synonyme. Tu as tué autant de poissons que de cellules de ton foie, pauvre idiot. On devrait lire sur ta tombe « il a pêché », résumé exact d’une vie de con. Tu te souviens du jour où tu as soulevé ma jupe pour la première fois ? A la St Jean ? Tu avais bu bien sur, mais c’était la fête et j’avais seize ans. Belle, naïve, éblouie par ton regard si bleu, ta volonté (je ne savais pas faire la différence avec l’entêtement), ta virilité, (je ne savais pas faire la différence avec la violence). Notre fils est né neuf mois plus tard. Tu n’es même pas venu une seule fois à l’hôpital. Tu ne l’as pas regardé. Tu as su seulement le battre quand il pleurait, quand il te dérangeait. Brute ! Tu l’as vu le jour où il était devenu bon pour la pêche. Pas un mot, il n’avait pas le droit de dire un mot et surtout pas « non ». Quand je vous regardais partir sur cette maudite barque, je me sentais soulagée de te savoir loin et tourmentée de ne pas savoir ce que tu lui faisais endurer au petit. Si j’avais su ….. Il ne me disait rien, il me protégeait. Mon André, mon tout petit, pourquoi ? Dis, pourquoi tu as fait ça ? Tu n’en pouvais plus ? Pourquoi tu ne m’as pas dit ? Je t’ai regardé prendre la barque, t’éloigner et je suis revenue dans ma cuisine préparer le repas du gros. Si j’avais su ! Si j’avais vu ! C’est la sirène des pompiers qui m’a fait sortir de la maison et là j’ai compris; je savais que tout était fini, pour toi, pour moi. Tu avais seize ans. Tu vois, je pleure et quand je ne pleure pas je hurle de colère. Le gros s’est mis à boire de plus belle jusqu’à en crever. Je quitte ce lac mortel, cet enfer. Je t’emporte mon petit, ton urne ne me quitte jamais. Nous partons tous les deux pour le propre et le sec.

 

3 Annette

Tout a commencé le jour de la promenade du lac. Annette était énervée. Annette a toujours besoin de bouger, de s’occuper, de remuer. Je suis un contemplatif, elle une active; pas vraiment l’harmonie. Bref, ce jour, comme tant d’autres, elle a insisté pour sortir faire cette balade dont elle avait entendu tant de bien. Chaussures de marche (laides !), fourrures polaires (laides) KWAY (laid) sac à dos (sur son dos, moi je ne supporte pas) barres énergétiques (immangeables) eau (rien à dire) moi trainant les pieds, elle vive comme une chèvre. Deux heures de marche et, par un petit chemin zébré de lumière, entre les arbres, nous arrivons au lac. Une belle émotion, vraiment. Rare ce vert de l’eau, non, ces infinis de vert, troublés par le reflet nuageux des arbres. Quelques oiseaux, quelques cygnes, une barque, une petite maison, une immense paix. Mon cœur et mon corps appellent au repos, là, sur l’herbe. Un peu d’eau, claire comme le silence, un peu d’air, doux comme le ciel, flottement des sens. Brisé, elle a tout brisé ! Cri, harcèlement, critiques (tu ne vas quand même pas rester planté là !) insultes (mollusque) … C’est sorti tout seul ; je me suis mis à hurler « tire-toi, tire-toi ». Voilà, elle est parti faire le tour du lac. Je respire, j’erre des vaguelettes aux mésanges, des sapins aux buissons, du souffle à la barque. La barque, il se passe quelque chose, je ne comprends pas. Un homme seul, il se lève, porte une pierre, mon dieu, pourquoi ? Oui, il se jette à l’eau. Tout s’arrête. Il ne remonte pas, il ne remonte pas. Des cris, des silhouettes soudain visibles, agitées. Et la mort du lac, le mort du lac, cette certitude de la mort, cette immobilité de l’eau rassasiée de ce sacrifice, repue de sa chair. Je l’ai vu ramer tranquillement jusqu’au centre du lac, s’arrêter, prendre son temps. J’attendais des filets ou une canne à pêche mais, non, il prenait son temps. Son peu de temps restant. Il n’a pas pris le temps de vivre ce jeune homme qui avait beaucoup de temps devant lui. Cette pierre, ce corps-statue, lourd au fond de l’eau. Bouleversantes images sonorisées par les pompiers, comme s’il y avait urgence, comme s’ il y avait espoir. Agitation vaine. Violence des sons, violence des visages, violence des gestes. Et lui qui cherchait la paix, enfin, la fin de ses souffrances. Respectez-le s’il vous plaît. Et ce cri : « mais tu es encore là ! Un gars qui crève sous tes yeux, ça ne te suffit pas pour te lever ! Tu n’as même pas appelé les pompiers, Monsieur regarde, Monsieur contemple, Monsieur s’occupe de sa personne, pas des autres, jamais des autres, Monsieur n’a pas de couilles »

Je n’ai jamais frappé personne, jamais mes enfants, jamais de bagarres, jamais. Mais là, je me suis levé d’un bond et je l’ai giflé sans pouvoir m’arrêter et de plus en plus fort. Je l’ai laissée KO, sans secours, j’ai fui à toutes jambes : police, justice, prison !!!. Je dois sortir demain et terminer ma peine avec un bracelet électronique. La violence, le manque de liberté, la promiscuité, le bruit, j’ai fini par m’y habituer. Mais la haine de mes enfants, je ne peux pas la supporter. Parfois je pense au lac, à la barque, à la pierre, en finir, puis je reprends l’espoir de les serrer dans mes bras. Depuis le procès (ils détournaient les yeux), je ne les ai pas revus. Demain je suis libre ? Ironie ! Je suis enfermé, pétrifié par cette haine. Annette a su les dresser, les bloquer. Ont-ils oublié comme je les aime ? Ont-ils oubliés notre complicité, nos tendresses, nos rires, notre imagination partagée, leurs mains dans les miennes ? Me pardonneront-ils ? Demain je suis libre, disent-ils.

 

Citations C-J Loquet-Parat: la sexualité féminine

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« Le changement d’objet est un moment crucial de l’évolution féminine; C’est le mouvement au cours duquel la petite fille désinvestit sa mère comme objet d’amour, pour investir son père. Mais cette définition reste incomplète parce qu’elle laisse dans l’ombre plusieurs modifications qui se font dans le même temps, dans la structure même de l’investissement de l’objet d’amour, dans l’investissement des zones érogènes, et dans la structure du moi tout entier.

Freud, en raison de cette complexité sans doute, avait décrit au cours de l’œdipe de la petite fille un « triple changement »: changement d’objet d’amour, changement de zones érogènes ‘à l’érogénéisation du clitoris fait place celle du vagin), changement de la position active en position passive par rapport à l’objet d’amour. Si l’on compare en effet la situation à la fin de la période pré-oedipiennes, et au déclin de l’œdipe, on constate que la traversée de la période oedipienne a bien abouti à ce triple changement. On peut constater aussi, et cela me paraît avoir une importance capitale, que les positions et les émois féminins liés au pénis ont été eux aussi très notablement changés, comme s’il s’opérait à ce moment-là des transformations qui dénouent et liquident les positions anciennes, métabolisant, si l’on peut dire, la revendication du pénis. (..) La fille vient de parcourir une évolution qui, du désir d’avoir un pénis comme le père (le désir du pénis étant une réadaptation, sur un mode pseudogénital du désir prégénital de puissance phallique, de possession phallique, de réassurance et de participation phallique primitive) pour pénétrer la mère, du désir de prendre son pénis au père, est passée, à l’aide du mouvement masochiste, au désir de recevoir par la pénétration le pénis du père, de recevoir un enfant du père. Les mouvements tendres et les identifications non conflictuelles à la mère aidant, la fille devient capable, et c’est un moment essentiel dans son histoire, d’éprouver un amour oedipien véritable, un amour pour le père (pour l’homme) objet différent d’elle, porteur de pénis, elle se sachant et s’acceptant dépourvue de pénis. Elle a acquis, grâce à l’investissement de son propre sexe, réel, la possibilité de réaliser son amour dans sa complémentarité avec l’autre. L’hétérosexualité est alors acquise (et seulement là). L’homme, à l’image du père, est désormais l’autre dissemblable et complémentaire, et par cela même aimé et désiré. Le monde génital, le mode génital est enfin atteint. »

Citations: Azar Nafisi, Lire Lolita à Téhéran

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Dans ce livre magnifique, Azar Nafisi raconte sa vie d’enseignante de littérature anglaise et américaine à la faculté de Téhéran puis après son renvoi de cette faculté. Elle donne aussi la parole à des étudiantes.

Extraits:

« Le nouveau régime était allé bien au-delà de la représentation romantique qui prévaut plus ou moins dans tout système politique pour investir le royaume du mythe total, avec les conséquences que cela entraîne. La République islamique ne se modelait pas seulement sur l’ordre établi par le prophète Mahomet quand il régna sur l’Arabie. Elle était la loi du prophète elle-même. »

« Ca allait mieux dans la journée. Je me sentais courageuse. Je répondais aux gardiens de la révolution, j’argumentais avec eux, je en craignais pas de les suivre dans leurs comités. Je n’avais pas le temps de penser à tous mes parents et amis qui étaient morts, ni à la façon dont nous avions par chance échappé de justesse à un sort similaire. Mais la nuit, une fois rentrée chez moi, je payais mon écot. Que va-t-il se passer? Qui va être le prochain sur la liste? Quand ont-ils venir? J’avais intériorisé la peur, et n’étais pas toujours consciente de sa présence, mais j’avais des insomnies. J’errais dans la maison, je lisais et m’endormais les lunettes sur le nez, accrochée à mon livre. Avec la crainte viennent les mensonges et les justifications qui, quelque convaincants qu’ils soient, diminuent l’estime que nous avons de nous-mêmes. »

 

« En prison, il y avait une fille incroyablement belle. C’était son seul crime. Pour l’arrêter ils avaient forgé contre elle les habituelles fausses accusations d’immoralité. Ils l’ont gardée pendant un mois, en la violant à plusieurs reprises. Les gardiens se la passaient de l’un à l’autre. L’histoire a vite fait le tour de la prison, d’autant que cette fille n’était pas politisée. Ils ne l’avaient pas mise avec les prisonniers politiques; vous savez, ils mariaient les filles vierges aux gardiens qui allaient ensuite les exécuter. Ils croyaient que, si elles étaient tuées encore vierges, elles iraient droit au paradis. On dit que certains ont trahi. Mais, la plupart du temps, ceux qui s’étaient « convertis » à l’islam se voyaient forcés de tirer la dernière balle dans la tête de leurs camarades pour prouver leur loyauté envers le régime. Si je n’avais pas été une privilégiée, a dit Nassrin pleine de rancoeur, si je n’avais pas eu le bonheur d’avoir un père qui partageait leur foi, dieu sait où je serais maintenant, probablement en enfer au milieu des vierges violées et de ceux qui ont appuyé sur la gâchette pour prouver leur fidélité à l’islam. »

 

« Fassi est intervenue: « Je sais de quoi parle Mahshid, a-t-elle dit.  Il n’y a pas de peur plus terrible que celle de perdre sa foi. Parce que, sans elle, vous n’êtes plus acceptée par personne, ni par ceux qui se considèrent comme laïques, ni par ceux dont tu partageais, avant, les croyances. C’est terrible. Mahshid et moi, nous en avons parlé ensemble, nous nous sommes dit comment, depuis aussi longtemps que nous nous en souvenons la religion a toujours défini chacune de nos actions. Si un jour je perds ma foi, ce sera comme si je mourais, pour recommencer à zéro dans un monde qui ne m’offrira aucune garantie.(…) »

« Mahshid: « Yassi et moi savons que nous sommes en train de perdre notre foi. Nous la remettons en question par chacun de nos gestes. Sous le Chah, c’était différent. J’avais l’impression de faire partie d’une minorité et de devoir continuer à croire, quoi qu’il arrive. Maintenant que ma religion est au pouvoir, je me sens encore plus impuissante qu’avant et plus aliénée. » Mahshid racontait comment on lui avait dit depuis toujours que la vie en terre infidèle était un pur enfer. On lui avait promis que tout allait changer quand une juste loi islamique serait instaurée. Mais quelle loi islamique? Ce carnaval hypocrite et honteux? elle parlait des hommes qui à son travail ne la regardaient jamais dans les yeux, des filles de six ans obligées de porter le foulard pour aller au cinéma et qui n’avaient pas le droit de jouer avec les garçons de leur âge. Elle-même portait le voile, et c’était pourtant une véritable douleur qu’on l’y oblige. elle n’y voyait plus qu’un masque derrière lequel les femmes étaient forcées de se cacher. Elle parlait de tout cela avec une froideur et une rage terrible, terminant chaque phrase par un point d’interrogation. »

 

« Nima nous a raconté que le fils d’une de ses amies, un enfant de dix ans, était venu le matin réveiller ses parents horrifiés en leur racontant qu’il avait eu un « rêve illégal ». Il était à la plage avec des hommes et des femmes qui s’embrassaient et il ne savait pas comment réagir. Et l’enfant répétait sans cesse « Je fais des rêves illégaux ».

 

Durant la guerre contre l’Irak: « J’entends encore ces musiques endeuillées ou victorieuses qui interrompaient si souvent mes cours pour annoncer la mort d’un étudiant ou d’un membre de la faculté tombé en faisant son devoir, ou une victoire de l’armée de l’islam sur celle des infidèles. Personne ne pensait à faire remarquer que cette dernière était en fait constituée de musulmans comme nous. Le jour auquel je repense, ses camarades pleuraient la mort d’un des leaders de l’Association des étudiants musulmans. Quand l’heure s’est terminée, j’ai rejoint quelques-unes de mes élèves qui s’étaient regroupées dans la cour. Elles se moquaient de l’étudiant qui venait de disparaître; elles riaient. Il allait avoir un beau mariage au paradis. Ce garçon et ses camarades ne disaient-ils pas que Dieu était leur seul amour? Elles faisaient allusion aux dernières volontés laissés par les martyrs de la guerre dans des testaments largement diffusés par les médias officiels. Presque tous clamaient haut et fort que mourir en martyr était ce qu’ils désiraient le plus au monde, car cela leur assurerait l’union ultime avec leur « unique aimé ». « Eh oui, dieu, évidemment. » Les filles se mirent à rire. Dieu sous la forme de toutes les femmes qu’il dévorait des yeux avant de les dénoncer pour conduite indécente; C’est comme ça qu’il prenait son pied! Tous des pervers sexuels, tous! C’était un malade sexuel. Il a fait renvoyer de la fac une de mes amies en disant que le morceau de peau blanche que l’on apercevait à peine sous son foulard le provoquait sexuellement. Ils étaient comme des chiens ».

« Il y a dans leur façon de porter le tchador quelque chose de particulier que j’ai remarqué chez beaucoup d’autres femmes, surtout les plus jeunes. Rien chez elles, ni dans leur gestes ni dans leurs mouvements, ne ressemble au retrait timide de ma grand-mère dont l’attitude entière suppliait l’autre de l’ignorer, de passer à côté d’elle en la laissant tranquille, et l’y obligeait. Le tchador de ma grand-mère a eu, dans mon enfance et ma prime jeunesse, une signification particulière. C’était un abri, un monde à part. Je la revois s’envelopper dans ses voiles et arpenter la cour parmi les grenadiers en fleur. Désormais l’image du tchador était à jamais ternie par le poids politique qui lui était accordé. C’était devenu un vêtement froid, menaçant, porté comme une revendication par des femmes telles que Mlle Hatef et Mlle  Ruhi. »

 

 

Le voile: une mascarade féminine?

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Le voile est toujours décrit comme une volonté d’oppression de l’homme sur la femme ou une volonté de l’homme de se protéger lui-même des tentations sexuelles, préférant cacher l’objet du désir plutôt que de s’assurer du contrôle de ses propres pulsions.Ceci est certainement vrai mais partiel. Le voile est un entre deux: il sépare, il cache sans cacher, il dit que quelque chose existe derrière, quelque chose de dangereux, de non montrable, de non regardable. Et pour un homme qui n’a pas accédé à sa propre castration, c’est-à-dire pour qui la métaphore paternelle primordiale a échoué, il y aura toujours deux autres, un bon et un mauvais et non un seul Autre divisé comme nous l’enseigne Lacan. N’assumant pas sa propre division, l’homme n’accède pas à devenir sujet et à voir l’autre comme sujet divisé, comme sujet libre. « Ce qui fonde dans le sens et le non-sens radical du sujet la fonction de liberté, c’est proprement le signifiant qui tue tous les sens en les abolissant tous.  » Lacan. Dans un même mouvement cet homme qui contraint la femme à se voiler interdit la liberté du signifiant aux autres, hommes et femmes, contraignant la parole à une répétition de mots désincarnés attribués à la volonté de Dieu le père, témoignant encore de l’échec de la métaphore paternelle qui là, non seulement n’ouvre pas à la castration mais logiquement donc n’ouvre pas à la parole.

Ceci du côté de l’homme. Mais de l’autre côté du voile, du côté de la femme, que se passe-t-il? Plein de choses, comme toujours. Il y a l’homme, ses désirs, ses mots, ses angoisses et ce que la femme en fait. Et puis il y a les femmes au pluriel et les réponses des femmes au pluriel. L’enjeu est différent selon que la femme est advenue comme sujet ou non. Dans le premier cas, elle répond parfaitement à l’homme qui ne veut rien voir d’humain en elle, qui désire sa chair mais inhabitée, chair sans désir propre, chair sans vie. Mais si elle se cherche comme sujet, elle ne peut vivre le voile que comme une prison aliénante, un empêchement à être, une humiliation et cela peut la conduire à la haine de l’homme, haine qui divise à l’extérieure d’elle et évite la division nécessaire à son devenir sujet. Si elle accède à sa division intérieure, elle peut choisir aussi la révolte antigonienne si je puis me permettre ce néologisme ou, telle Ismène, trouver à faire avec, quand bien même cela exige de fortes contorsions. Le plus évident est de se servir du voile comme d’une mascarade au sens de Joan Rivière (lire l’article dans le blog), d’un renforcement de son identité de femme, prenant alors les commandes de sa relation à l’homme, jouet de sa propre faille. Est dupé celui qui croyait tout maîtriser. La femme acceptant la faiblesse de l’homme, son angoisse de castration, et même l’utilisant derrière le voile pour mener la danse. Le voile pour suggérer le féminin, pour l’identifier même. Ainsi les fillettes n’ayant jamais vécu dans un pays où les femmes ne portent pas de voile, attendent avec impatience l’âge de le porter, comme ailleurs certaines attendent leur premier soutien-gorge, ou leur premier maquillage. L’important étant toujours d’avoir une identité sexuelle, d’appartenir à un des deux groupes d’êtres humains.  Dans les pays où le voile n’est pas une obligation, on voit nombre de jeunes femmes porter le voile de leur propre chef, tel un message au monde et à elle-même: je suis une femme bien avant le « je suis une femme musulmane ». Il faut entendre je suis une femme qui ne parvient pas à devenir sujet: wo es war soll ich werden. Pas de ich pour elles, seulement « es » et Dieu le père sans sa métaphore.

Le voile a pour chaque partie un extérieur et un intérieur. Le voile, tout comme le masque, transforme celle qui le porte, lui faisant vivre diverses formes de l’altérité, la transformant à l’extérieure pour les autres avant de la transformer elle-même  dans une identité d’objet à laquelle elle doit répondre comme elle le peut.

Rien ne justifie la contrainte absolue que certains hommes infligent aux femmes mais comme toujours, dans cet enfermement, il y a une multiplicité de réponses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paroles du divan (69)

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« Je ne peux pas supporter l’idée que mes parents me voient heureuse ; Je n’aurais plus aucun intérêt pour eux ; j’ai besoin d’être faible à leurs yeux. Quand je suis sortie de mon anorexie, je ne supportais aucune  remarque sur mon alimentation ; j’ai toujours eu horreur des compliments, de tout ce qui pourrait dire que je suis forte. »

 

Citations (33) Céline Lapertot « Des femmes qui dansent sous les bombes » (2)

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« Séraphine ne fait pas le moindre pas en avant, elle reste sur le seuil, immobile, patiente, de toute façon, les trois hommes dans la pièce viennent de se retourner et l’ont tout de suite remarquée. Qu’y a-t-il donc à faire. Il suffit d’attendre, se laisser porter par la douleur qui va suivre, être passive, soumise, obéissante, ne pas essayer d’être silencieuse, ça ne fonctionnera pas. On regarde la mère qui pleure, allongée sur le sol, la face rouge et gonflée. On ne distingue pas vraiment, sous les creux et les vallons, ce qui reste de l’humaine qui riait et chantait le matin même. On ne sait plus rien, nous ne sommes qu’un vide, un gigantesque vide qui attend que la tempête passe. Un vide bientôt comblé de ce qu’on ne voulait pas. Il y a des vides qu’on supporterait aisément, des vides qui ne demandent qu’à être remplis. Le frère est déjà mort, elle le sait. Son corps épouse une forme bizarre dans l’angle du mur, à l’opposé de la pièce. Une traînée de sang dessine comme un croissant de lune un peu au-dessus de lui. D’instinct, elle sait la mort qu’on lui a promise, à ce petit frère. Il a été égorgé. On a le temps de distinguer ce qui reste du père, assis à côté de la chaise, recroquevillé comme un enfant terrorisé. On a le temps de voir ce qui coule entre ses doigts, le sang qui s’échappe, il n’y pas de médecin pour recoudre par ici, personne pour panser, soigner, sécuriser. Il mourra lentement, à mesure que le sang s’écoulera. Séraphine ne peut rien et attend sagement que vienne son tour.

D’ailleurs c’est son tour.

Il ne leur faut que deux secondes pour l’empoigner. La retourner. S’enfoncer en elle comme un poing dans le mur. Elle n’oubliera pas les traits de leur visage.

-Ne tourne pas la tête.

Ils le disent, l’ordonnent mais à quoi cela sert-il. Ils se ressemblent tous, les agresseurs, dans l’excitation, le rythme des secondes qui s’accélèrent, le visage contre le sol, les lèvres qui épousent le bois. Au moins elle sait qu’elle n’aura pas à supporter leur langue dans sa bouche. Quand c’est la guerre, on prend à la sauvage, on ne tente pas les caresses et les baisers subtils. Elle sent qu’on la perce de part en part, elle se doute qu’elle aura mal, plus tard, mais pour le moment , elle ne ressent pas vraiment. Il y a bien quelque chose. Une brûlure, oui, quelque chose qui se déchire, se morcelle, quelque chose qui craque et qui saigne, mais va savoir si c’est la peur qui ne gèle pas l’intérieur de son corps. Ca a le mérite de la rendre docile, elle ne crie pas, sa bouche est grande ouverte, crispée par la stupéfaction, la rapidité de l’action. Elle sent des mains qui s’accrochent à ses hanches et la soulèvent pour la retourner.

-Retourne-toi.

Tiens. Elle croyait pourtant qu’elle ne devait pas essayer de tourner la tête. Tout à coup, elle comprend. Qu’est-ce que ça peut bien faire, si elle voit leur visage. De toute manière, elle mourra comme le reste des membres de sa famille. C’est la domination qui compte, ils ne voulait pas voir son visage à elle tant qu’ils ne l’avaient pas décidé. Tout doit venir d’eux. Les secondes qui piquent un sprint lui laissent le temps de comprendre ça. De loin en loin elle entend son père qui gémit faiblement. Son père qui voudrait bien la protéger mais qu’elle lui pardonne s’il ne peut exécuter le moindre geste. L’intestin menace de s’évader de son corps et il voudrait bien croire qu’il pourrait vivre encore un peu. Son frère ne dit plus rien, cela fait déjà pas mal de minutes que ses yeux se sont fermés, ils ne verront donc pas cette scène et c’est déjà une bénédiction. Elle voudrait voir sa mère mais les mains qui maintiennent ses hanches la veulent immobile, comme morte. De toute façon, elle l’est déjà. Elle s’en persuade, comme ça, ce sera peut-être plus facile quand ils sortiront le couteau. Elle en vient presque à le souhaiter tout de suite. La mort, ce n’est rien. La mort est un tremplin vers autre chose. Dieu a tout prévu. L’angoisse de la mort, voilà le véritable problème des vivants. Elle a mal au ventre à l’idée du couteau qui limera sa gorge, c’est cette boule d’angoisse dans son estomac qu’elle ne supporte pas, alors autant en finir tout de suite. Le reste est superflu.

Mais elle doit encore attendre. Ils la laissent là, toute froide au milieu des lattes du plancher. Ils veulent un peu varier les plaisirs et ce sont les gémissements de la mère qui, pour le moment, excitent leur imagination.

-Attends, on va revenir.

Ils reculent pour mieux sauter et elle doit patienter. elle sait bien qu’elle n’a rien d’autre à faire que d’attendre leurs doigts dans son sexe comme un pied dans une porte close. Elle a honte car jamais son père ne l’avait vue nue auparavant. Jamais son père ne l’avait vue prostrée dans de telles positions. Il n’avait jamais songé voir un jour ce corps de jeune femme qui pour toujours serait sa fille. Il est faible, il voudrait bien ne pas regarder mais c’est trop tard et c’est humain, nos yeux se posent sur le sublime comme sur la laideur. Elle est sublime, quoi qu’il se passe. Il aurait bien aimé, lui, ne pas être confronté au corps nu de cette fille qu’il a tant chérie, aux béances dans son corps, là où la vie aurait dû pousser, un jour au l’autre. Il aurait voulu ne pas mourir avec au coeur l’idée d’une telle profanation. (..)

-Je suis désolé.

C’est tout ce qu’il est capable de murmurer quand il s’aperçoit qu’elle le regarde. Ce regard est la meurtrissure de trop. Il est bien plus dangereux que la lame du couteau qui a libéré ses boyaux. Ce regard, c’est la défaite absolue. La mort de son humanité, bien plus poignante que celle de son corps. (..)

Ce qu’il ignore, le père de Séraphine, c’est qu’elle s’en fout pas mal de son espoir. Elle n’en plus. Elle ne cherche rien et d’ailleurs elle ne regarde rien de précis, c’est lui qui croit qu’elle s’accroche. Elle, elle attend, tic-tac tic-tac, ils jouissent encore deux ou trois fois du corps de la mère, la guerre excite, la mort le sang la dévastation le plus rien en soi à part le vide, tout cela est une souffrance qu’il faut combler par la jouissance. (..)

Séraphine se retourne sur le ventre et ne peut s’empêcher d’observer la scène. C’est précisément ce qui la rend humaine, mais elle l’ignore. Elle ne sait pas combien c’est humain de boire le calice jusqu’à la lie. Elle fixe la monstruosité pour s’en imprégner, avant de devoir s’y confronter. Je te vois, maman, tu ne mourras pas seule les yeux figés sur le plafond; tu mourras les yeux dans les miens, mais moi, je n’aurai plus personne à regarder. Plus personne. (..)

Elle est seule, maintenant.

Ils s’avancent.

Inexorablement.

Elle ne compte pas deux secondes pleines avant de voir leurs genoux se plier à côté de son ventre. C’est agréable parfois de constater comme le temps passe vite. Il ne lui reste qu’une poignée de secondes mais c’est là, évidemment, que le destin se mêle de contrarier ses projets en lui ordonnant de vivre. Dieu l’a ordonné ainsi et ça ne se discute pas. Elle a le temps de voir la lame du couteau briller sous la lumière changeante de cette fin d’après-midi, les reflets bleutés, légèrement teintés d’orange. elle a le temps d’apprécier le miroitement des couleurs sur l’arme qui doit la tuer. Elles sont belles, les couleurs, à l’instant de mourir. La vie n’est jamais si belle que dans le moment où tu dois la quitter. »

 

Citations (32) Céline Lapertot « Des femmes qui dansent sous les bombes » (1)

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« Je m’appelle Séraphine. (..) Je suis née dans le territoire de Lubero. Je suis née dans le rien et l’on m’a donné beaucoup. J’ai eu plus de chance que vous ne pouvez l’imaginer; j’ai appris à lire. Ma mère m’a beaucoup aidée, elle m’a transmis ce don. C’est un don mais vous n’en avez pas conscience, l’alphabet cimente vos jeunes années d’élève et vous en faites des chansons. A b c d e f g. Ma mère s’appelait Divine et le don est entré en elle alors que j’avais deux ans. Divine a su que « champ » s’épelait « c-h-a-m-p », Divine a su quantifier la nourriture, mesurer les textiles, lire les revues, Divine a su que les chiffres et les lettres permettaient de créer des plannings, d’organiser sa vie autour des heures à la minute près, de compter la monnaie et de dialoguer les jours de marché. Divine a sué sang et eau et déstructurait encore les syllabes, décomposait presque chaque mot, lorsqu’elle m’a aidé à apprendre à lire. Maman m’a dit que savoir compter, lire et chanter, c’est savoir se dresser seule face au monde, lever la tête et dire non, même à son époux. Maman m’a dit que connaître la loi des nombres, c’est connaître le commerce, c’est faire son trou dans le marché, vendre et acheter en se sentant la maîtresse de sa petite monnaie. Maman m’a dit qu’apprendre à lire et à compter, c’est apprendre à marcher. Le marché était loin de notre village; vouloir vendre et se faire sa petite monnaie, c’est accepter le prix de la marche. Moi aussi, j’ai marché. Et je vous l’affirme, ma bouche contre votre micro, ces heures de marche ont assuré ma survie, m’ont mise en condition de devenir une guerrière. Une lionne impavide. Mais vous ne savez pas encore ce qu’est une lionne impavide. Ca va venir. »

 

Nouvelles (3) Louise

Unknown

C’était un 16 mai, ça au moins elle le savait. Un 16 mai, bien sûr, elle ne pouvait oublier le 16 mai 1926 que sa mère avait choisi pour venir au monde, ni le 16 mai 1949 que son grand-père choisit pour le quitter, ni bien sûr le 16 mai 1954 qui l’avait vu naître. Donc, elle ne pouvait se tromper, c’était bien certain, l’événement avait eu lieu le 16 mai. Sa mémoire comme une guêpe autour d’un pot de miel, revenait sans cesse vers cette date sans pourtant y trouver la moindre nourriture. Louise sentait son être se concentrer dans un énième effort : « poussez, poussez, poussez » « respirez ». Chaque fois, elle accouchait du vide, du néant, de l’invisible, du silence, du noir, de l’horreur : rien, elle ne se souvenait de rien.

Elle savait, voilà elle savait : que sa mère l’avait retrouvée après des heures d’inquiétudes, évanouie au fond du jardin. Avec quelles précautions ne lui a-t-on pas raconté les vêtements déchirés, le sang, le visage tuméfié et plus tard, le viol, le constat du viol, l’analyse du sperme, un seul sperme ! Un seul homme ! Mais qui ? Qui s’est servi d’elle ? Qui la laissée pour morte ? Qui a souillé de son sceau sa féminité ? Qui a écrit son nom en lieu et place de ses amours ? Qui a précédé cet enfant qu’elle n’aura plus jamais ? Qui a cassé son berceau intime ? Qui ? Et pourquoi ? Pourquoi moi? Le hasard ? Un rodeur ? Ou bien un connu, un qui lui voulait ce mal ?

Et puis cette nuit-là où le rêve est venue la hanter : Un homme, barbu, blond, yeux bleus qui la regarde fixement. Elle ne peut se dérober à son regard. Une fascination. Il lui fait signe de le suivre ; elle le suit. Un sous-bois magnifique ; une lumière de conte de fées. Il se met nu ; elle se met nue. Réveil en sursaut. Elle ne connait pas cet homme mais une fois encore elle sait. Sa mère lui a dit que son père, cet homme qui a disparu à sa naissance, cet homme est blond aux yeux bleus. Son père ? Non !!!!! Ce ne peut être lui ! Il ne la connaît pas, il ne l’a jamais vue. Chaque nuit ou presque, elle fait ce même rêve jusqu’à ce jour où elle le raconte à sa mère. Silence, très long ; peu à peu sa mère est devenue rouge puis blanche puis transparente puis rouge à nouveau puis les larmes, les larmes douces, les larmes en torrent, en sanglots, en hurlements, en silence.

Le silence a duré longtemps, des jours, des semaines, des mois. Le rêve avait cessé de la hanter, maintenant qu’il habitait sa mère. Cette mère qui refusait de lui parler de cet homme, son père, dont elle ne savait rien. Oh, bien sur, ce ne pouvait être lui, l’agresseur ; mais tout de même, cet étrange rêve méritait bien quelques explications. D’autant qu’elle en rêvait de ce père maintenant, pas la nuit, le jour, toute éveillée : Ce regard bleu, si beau, comme elle aimerait le rencontrer. Il doit être poète ce père ou bien artiste pour le moins avec sa belle sensibilité, cette lumière dans les yeux. Mais pourquoi nu ? Nue ? Ce n’est pas sexuel, non, c’est le nu de la vérité, enfin un peu tout de même peut-être, il était tellement beau ; rien d’un viol ; de l’amour ; oui mais si c’est mon père, c’est honteux, c’est horrible. Finalement ce ne doit pas être mon père, je ne peux pas le reconnaître puisque je ne le connais pas. Alors, c’est le père que j’imagine ; et c’est moi qui imagine cette nudité ? Non ! C’est le violeur, je reconnais le violeur et c’est le hasard si il est blond aux yeux bleus comme mon père. Mais si c’est le violeur, pourquoi un rêve si doux ! Non, c’est mon père, celui qui devrait être là pour m’aider, celui qui m’a lâchement abandonnée, celui que je voudrais tant aimer ; aimer mais comme sa fille pas comme sa femme ; enfin je ne sais pas ; j’aimerais aimer un homme comme lui. Mais je sais que je ne pourrai plus jamais aimer un homme ; je suis salie, abimée, avilie, enterrée, engloutie, annulée, arrachée, écrasée, bousillée par le sexe de l’homme ; Plus jamais ça ! Jamais, jamais, jamais !!!!

 

La police à la maison : sa mère a fait des recherches et porté plainte contre son père ! Mais maman, c’est seulement un rêve ! Qu’as-tu fait ? « Madame, nous prenons tout cela au sérieux, nous avons retrouvé le père de votre fille qui est d’accord pour faire un test ADN ; Nous vous teindrons au courant ». Je veux voir mon père ! Maman, je veux voir mon père ! Silence.

 

Elle ne se lève plus. Sa mère ne comprend pas. Elle a tout perdu : son corps, sa dignité, son avenir, sa mère, son père. Elle ne se lève plus.

 

« Ton père est innocent. Ce n’est pas lui. Il demande à te rencontrer ; qu’en penses-tu ? »

 

Elle se lève, se lave, se relave, se re-relave. Encore une douche. Elle veut être digne de lui, se présenter sans cette « merde » de l’ « autre ». Elle tremble. Il est là, dans le salon ; elle l’entend ; ils parlent, ses parents parlent. « Bonjour » Il est grand, très grand, vieux, vouté, laid, triste, ému. « Bonjour Louise ; Je ne savais pas comment revenir dans ta vie, voilà, je suis là. » «  Bonjour  » « Louis, veux-tu un café? Assied-toi Louise ; veux-tu que je reste avec vous ?» Ah, il s’appelle Louis ? Mon père s’appelle Louis ? Je porte son nom ? « Louise, si tu veux je vais essayer de te parler de moi et ensuite tu essayes de me parler de toi ; OK ? » Elle hoche la tête.  « J’ai aimé ta mère d’un grand amour, un véritable amour. A cette époque, je me croyais très honnête puisque j’avais dit à ta mère que je ne quitterais jamais ma femme et que je n’assumerais pas un enfant avec elle. Je l’avais prévenue et cela me paraissait suffisant. J’étais totalement égoïste mais ça je l’ai compris trop tard. J’ai gâché toute ma vie. J’ai perdu ta mère et toi, et j’ai fini par perdre ma femme et mes enfants. Oui, pas de quoi être fier. Ah, aussi voilà, Je suis menuisier, artisan menuisier. »

« Je suis Louise. J’ai tout perdu avant même d’avoir vécu. Je ne suis rien …….. Tu viens de me dire que je suis née de l’amour ? »

« Louise, j’aimerais t’aider. Je ne sais pas ce qu’il faut faire mais je suis prêt à le faire. Dis-moi ce que je peux faire. »

Il veut se racheter. Racheter quoi ? C’est trop tard. Tu ne peux être mon père. Tu ne me connais pas. Tu n’as jamais été là. C’est trop tard.

« Au revoir »

« Louise, attends ! »

 

Elle ne se lève plus. Mon père ? Je n’ai pas de père ; ce Louis qui ne m’a rien donné, ce n’est pas mon père. Et « l’autre », c’est qui ? Pourquoi je ne suis rien ; rien pour personne ; rien, rien, rien. Aucune valeur. Je suis née pour le malheur ; Le malheur de ma mère, de mon père et le mien. On m’a donné la vie et puis rien. Je dois mourir. Je vais mourir. Je vais me pendre, ce corps dégoutant, puant, décomposé, mou au bout de la corde, voilà, c’est moi.

Elle gémit des heures, encore des heures. La vie n’est donc que douleur ?

 

Et vient le rêve: Elle conduit un corbillard ; il y a deux cercueils, deux cadavres, celui de Louis et celui de l’ « autre ». Elle conduit de plus en plus vite en chantant de plus en plus fort ; encore plus vite, encore plus fort. Le corbillard se renverse et tombe dans une immense fosse. Elle voit nettement les deux cercueils se fracasser au fond sur un rocher mais elle, elle vole comme un oiseau ; c’est délicieux, magique, jouissif ; son corps est léger, il suit le vent, les courbes du vent, les sinuosités de la rivière, il ondule de bonheur, descendre vite, remonter lentement, respirer l’énergie de la Terre, boire la vie, se souler de plaisir.

Sa mère est dans la chambre. « Tu sais, on est le 16 mai aujourd’hui » Oui, bien sûr que je sais. Je sais tant de choses, tant de choses que je ne voudrais pas savoir. Mais je vais me lever maman, je vais vivre maman, je vais me retrouver, je vais voler, je vais chercher la vie maman, l’amour de la vie. Maman je t’aime.

 

 

 

citations (31) Céline Lapertot « Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre »

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L’héroïne a neuf ans. son père l’emprisonne dans une cave humide sans confort, sans lien, sans rien. Une nuit elle parvient à sortir, essaye d’entrer dans sa « vraie » chambre mais:

« La porte s’est ouverte brutalement, et c’est plus fort que moi, je me mets à hurler. Je hurle si fort que mon père accélère le pas, pour me bâillonner, probablement. Je hurle encore et encore, je tambourine contre la porte de ma chambre, pour la forcer à s’ouvrir par la simple force de mes poignets. je frappe et je frappe encore. Je hurle tant que je ne sens pas tout de suite mes larmes couler. Il ne lui faut que quelques secondes pour être sur moi.

Je sais que tout est fini.

-Qu’est-ce-que tu croyais faire, ma petite salope? tu me réveilles au milieu de la nuit rien que pour ça?

Seuls mes cris étouffés lui répondent.

Ma peur est si intense qu’il m’est impossible de crier. J’ai le temps d’apercevoir ma mère qui sort à son tour de sa chambre, les cheveux en bataille maladroitement noués et l’air mal réveillé. Je m’aperçois qu’elle ne réalise pas ce qui est en train de se passer. Elle n’a rien compris ma mère! Sa fille hurle, mais, depuis longtemps, son instinct maternel n’est plus suffisant pour la sortir de cette éternelle torpeur dans laquelle elle se meut.

Ma tête part en arrière.

J’ai mal au niveau de la nuque tout à coup. Il m’a saisie par les cheveux. Mes racines s’arrachent; c’est comme s’il me relâchait et se retrouvait avec mon scalp au milieu de sa paume.

Pas un mot n’est échangé, rien que des sons rauques et des grognements de bêtes sauvages. Il n’y a rien à espérer, rien à raisonner. Alors je deviens molle, comme un poisson qui n’en peut plus de frétiller hors de l’eau et qui se laisse mourir car il en a assez de chercher à respirer. Mon corps est à sa merci: il va simplement me ramener là où je dois être, dans la cave.

Les conséquences.

Elles me cognent comme un uppercut en pleine mâchoire: cette fois-ci, je ne vais pas m’en sortir. Mon père me balance sur mon lit puis il se dirige au fond de la pièce, vers le meuble gris qui a toujours été verrouillé. Il l’ouvre avec une clé qu’il porte apparemment toujours sur lui. Dort-il avec elle? Il en sort deux longues chaînes que je connais, puisque c’est celles qu’il utilise pour attacher nos vélos ensemble.

A présent, ma situation va gravement empirer.

Sans un mot, papa me saisit par les pieds et me force à me coucher. Je ne cherche pas à résister. Mon instinct me dit qu’à ce stade, il me faut plier. Je ferme les yeux pour ne pas le voir faire, et j’entends les cliquetis des chaînes qui s’enroulent autour de moi comme des serpents froids et visqueux. Un grincement dans l’escalier me fait comprendre que maman regarde la scène, mais de loin. Elle n’a pas le courage de nous rejoindre. Je vois apparaître dans ses yeux la résignation de la femme qui accepte avec ferveur la cruauté du destin. Je vais moins faire la fière à présent! Je vais rentrer dans le rang, rejoindre le club, son club, celui du sexe faible qui se résigne, sans révolte et sans fierté.

La vie est comme elle est. Cela ne sert à rien de vouloir la changer.

J’ai mal aux bras et aux jambes mais je préfère taire ma douleur. Un mot suffirait pour que mon père entre entièrement dans la fureur qui le guette. Muette, je l’observe qui remonte les marches et, comme je le redoutais , une fois de l’autre côté de la porte, j’entends le bruit caractéristique de la serrure que l’on ferme à double tour.

Me voilà prisonnière.

Je ne sais pas si j’ai froid ou si j’ai chaud. A cet instant, je n’arrive pas à analyser la somme de mes sensations. Diffuses, immenses. Je ne sais plus ce qui me domine. Je sais que j’ai peur, et que ma peur n’est pas près de ma quitter. Elle investit mon corps. Elle s’y love avec un plaisir non dissimulé. Je suis un habitat formidable.

Je décide de ne plus fermer les yeux, car chaque fois que je les ferme je vois le visage de ma mère, en haut de l’escalier, qui me regarde. Je vois ses yeux qui ignorent l’indignation. Je suis soumise à son regard de mère trop fatiguée pour être éplorée. Et cette soumission-là est bien plus violente que celle imposée par mon père. Ce regard qui n’exprime rien de la douleur que j’attendais, il me fait bien plus mal que les chaînes qui enserrent solidement mon corps. »

 

 

Lettre à ma sœur assassinée.

Je m’appelle Julie. Maintenant je peux dire « Je » et même « Julie » et même Julie est là quand on l ‘appelle. Avant, « Je » n’était pas là ; là ou j’aurais dû être, il n’y avait qu’une merde, une merde sur laquelle on pouvait chier, pisser, cracher. Une merde qui voulait mourir. Une merde sans parole, sans pensée, sans espoir, sans autre. Une merde seule au monde. Une merde hurlante tout de même. J’ai hurlé des heures sur le divan de ma psy ; hurlé à réveiller l’immeuble, sangloté à défoncer le mur, pleuré à remplir les rivières. Des heures… et encore des semaines… et des mois, une année peut-être. Elle était là, près de moi, tout près, à écouter, supporter en silence avec quelques mots de réconforts qui partaient aussi vite aux oubliettes ; non pas vraiment ; j’entendais ce que disaient ces mots : je suis là. Peu à peu mes mots sont venus, timidement, j’avais si peur qu’elle ne puisse les supporter. Elle a supporté l’insupportable. Alors j’ai dit ; j’ai dit comment mon cousin m’a violée de mes 5 ans à mes 15 ans. Oui, il n’a jamais arrêté mais, un jour, il est parti du village, pour se marier, pour se marier !!!!. J’avais 5 ans la première fois, lui 12 ; c’était un jeu ; j’ai joué puis je n’ai plus voulu jouer : il me faisait mal. Alors il m’a menacé de toutes sortes de choses. Facile au début de me faire peur en disant qu’il allait tout raconter à mes parents. Et puis, disait-il, c’est un secret entre nous, tu n’as pas le droit d’en parler. Ensuite si je n’étais pas « sage », j’avais droit à un supplice supplémentaire. Alors j’ai appris à supporter en silence : chaque larme me valait une souffrance de plus, ça l’agaçait. Il avait beaucoup d’imagination et toutes sortes d’objet pour pénétrer mon corps, pour l’attacher, pour le faire saigner ; en homme intelligent il veillait à ce qu’aucune de ces blessures ne soit visible une fois habillée. Mais chacune entrait plus profondément en moi ; chacune m’éloignait de moi ; chacune tuait l’être humain ; chacune me transformait en merde.

Le jour de mes 10 ans (je ne sais pourquoi) le courage m’est venu d’en parler à mes parents. Ils ont convoqué mon cousin, lui ont offert l’apéritif, m’ont envoyé dans ma chambre et l’ont écouté. Quand il est parti, ils m’ont traitée de menteuse et quand il arrivait ils me disaient : « va jouer avec ton cousin. » Et là, je suis morte. Morte à moi-même, morte à l’humanité, morte à l’espérance, morte corps et âme. Il me restait juste un peu de haine, juste le peu nécessaire pour haïr mon corps, cause de tous mes malheurs, corps sali à l’envi, corps pourri, corps définitivement souillé. Je ne l’ai plus nourri, je voulais qu’il disparaisse avec peut-être encore l’espoir que caché dans ce corps paillasson, quelqu’un puisse entrevoir l’être qui palpitait parfois.

Quand mon cousin est parti, je savais que j’étais foutue ; c’était trop tard. Il ne me restait qu’une âme morte dans un corps de merde, corps qui m’a tout de même porté jusqu’au divan de ma psy, jusqu’à ma rencontre enfin avec l’humain de quelqu’un, là où tous mes sanglots ont pu être entendus, entendus humainement. Un jour, quand je disais pour la millième fois que j’étais une merde que je voulais mourir, elle m’a dit : « Mais enfin, vous êtes vierge ! Vous ne savez rien de la sexualité, rien de rien. Vous n’avez vécu que la torture, seulement de la torture, dans tout votre corps, dans votre sexe aussi mais tout cela n’a rien à voir avec la sexualité. Vous êtes vierge ! »

Vierge ?!?! moi ?!?! Ces mots ont été le rayon de lumière qui a peu à peu envoyé le noir de la merde dans le sous-sol des souvenirs en faisant naître les couleurs de la vie. Il y a eu d’autres mots ; je les ai oubliés ; peu importe ; il y a eu d’autres mots, rien que pour moi, entre elle et moi, des mots humains, des mots de respect, des mots de vérité, des mots qui ont accroché mon être à un autre être. Je me suis défroissée, déployée, redressée. Je suis là maintenant ma sœur, je suis vivante et heureuse de vivre, je suis un être humain avec les autres êtres humains. Et toi ? toi que des êtres humains qu’on qualifie de médecins viennent d’assassiner, enfin d’euthanasier, toi ma sœur de douleur, tu es morte, bien morte, bien au froid quand leur conscience est toute chaude, tu es morte ; tu réalises ? Ils auraient dû te donner ton humanité et ils t’ont traitée comme une merde eux aussi. Ils auraient dû savoir qu’un sujet respirait en toi, que tes douleurs étaient justement l’aveuglement des autres. Ils n’ont montré que leur incapacité à te rejoindre dans ton enfer, leur incapacité à ,non pas « soigner », mais restaurer ta dignité, ta singularité, tes désirs, tes pensées. Eux aussi n’ont vu qu’un corps tordu de douleurs et rien dans ce corps qui justifie la vie, rien qui parle, rien d’humain. Ils ne t’ont pas euthanasiée, ils t’ont abattue comme une bête, ils t’ont piquée, ils ont éliminé leur échec, la preuve de leur impuissance, de leur barbarie. Ma sœur je te pleure, de tout mon être je te pleure. Je sais, tu ne souffres plus, au moins c’est cela de gagné diraient-ils, mais tu ne vis plus, tu ne pourras jamais me rencontrer, tu ne pourras jamais rencontrer l’amour, l’amitié, la beauté de l’humanité. Maintenant (si impensable avant) j’ai une amie et même (j’ose te le dire, à toi, à toi ma sœur)j’ai le cœur qui bat pour un ami, le cœur et le corps ; oui même le corps. Tu ne savais pas que c’était possible mais je te le dis, c’est possible : mon corps et ma tête sont enfin réunis, unis par l’humanité de ma psy et de la mienne, unis par l’amour, unis par moi-même, unis pour toujours.

Ma sœur assassinée, je te pleure, je te pleurerai toujours ma sœur des Pays-Bas, des Pays jamais aussi bas que ce jour-là, ce jour de ta mort, de ton silence, de leur fausse conscience. Ma sœur je ne sais rien de toi et je sais tout. Ma sœur je te pleure, je te pleurerai toujours. Ma sœur morte aux autres, tu vivras en moi, tu vivras avec moi, je t’emmènerai en moi dans la vie, je te montrerai la lumière, la couleur, l’espoir. Ma sœur je te pleure.

 

 

Citations (30): Molière, l’école des femmes

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« Votre sexe n’est là que pour la dépendance:

Du côté de la barbe est la toute-puissance.

Bien qu’on soit deux moitiés de la société,

Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité:

L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne;

L’une en tout soumise à l’autre qui gouverne;

Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,

Montre d’obéissance au chef qui le conduit,

Le valet à son maître, un enfant à son père,

A son supérieur le moindre petit frère,

N’approche point encore de la docilité,

Et de l’obéissance, et de l’humilité,

Et du profond respect, où la femme doit être

Pour son mari, son chef, son seigneur et maître.

Lorsqu’il jette sur elle un regard sérieux

Son devoir aussitôt est de baisser les yeux,

Et de n’oser jamais le regarder en face

Que quand d’un doux regard il lui veut faire grâce. »

 

Citations (29) Michel Tournier

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« Je sais maintenant que la Terre sur laquelle mes deux pieds appuient aurait besoin pour ne pas vaciller, que d’autres que moi, la foulent. Contre l’illusion d’optique, le mirage, l’hallucination, le rêve éveillé, le fantôme, le délire, le trouble de l’audition… le rempart le plus sûr, c’est notre frère, notre voisin, notre ami ou notre ennemi, mais quelqu’un, grands dieux, quelqu’un! »

Vendredi ou les limbes du Pacifique, Michel Tournier, 1972.

Nouvelles (2) Vincent

Vincent     

Il y a des fois où j’arrive bien à me mentir mais il y a des fois où je n’arrive pas à me croire. Voyez-vous, j’ai trompé ma femme. Rien d’original ; j’ai des sentiments pour Nelly mais j’ai un engagement avec ma femme. L’honnêteté c’est ma valeur fondamentale, la valeur la plus importante pour moi. Et pourtant je vais aller voir Nelly ce Week-End. J’espère qu’il ne se passera rien ou plutôt j’espère qu’il se passera quelque chose ; je n’en peux plus ; je me sens tellement comme de la merde. Si je perds l’honnêteté, je ne suis plus rien mais dans les bras de Nelly je me sens exister enfin, respirer enfin, aimer enfin, jouir enfin. Avec ma femme il ne se passe plus rien, je me suis desséché. Ma femme est un vestige de mon passé ; elle a toujours été là pour moi, elle m’a soutenu, elle a élevé les enfants, elle est fidèle, elle n’a pas de travail. D’accord elle n’a pas de désir mais elle n’y peut rien. Je suis un salaud si je la quitte, un salaud qui se meurt mais un salaud tout de même. Mais avec Nelly, j’ai repris goût à la vie, je me réhydrate.

Au travail on me reproche mon humeur infernale, je ne supporte plus personne.

Je me demande si je me suis constitué un personnage pendant des années : l’homme honnête. A vouloir lui ressembler j’ai oublié d’être moi-même ; J’ai vécu avec un costume qui ne m’allait pas, un corset, rigidifié dans un corset moral. Je ne fais pas l’apologie de la malhonnêteté, je veux seulement vivre, avec plus de souplesse. Mais ce n’est pas si simple. L’idée de perdre ma femme, mes enfants, mes amis me panique et aussi me soulage ! Enfin libre ! Plus personne ne me fera chier ! Je tourne en rond, je n’avance pas, je suis piégé. Il faut que je tue mais je ne sais pas qui ou quoi : l’homme parfait que j’ai essayé d’être ? Le père ? Mon père ? Le père que je suis ? Ma femme ? Nelly ? Moi ? Je suis trop lâche, trop sensible, trop dépendant du regard des autres. Je n’ai pas les capacités d’assumer mes choix. J’ai passé toute ma vie avec cette femme, comment imaginer la quitter. Je suis coincé.

Mais maintenant que je suis ouvert au plaisir, je ne peux plus renoncer. Ca me met en colère. Je souffre et je me laisse détruire ou même je me détruis tout seul. Peut-être pour expier ? Parfois je sens une lumière qui se rallume mais la mèche, elle trempe dans quoi? Dans l’huile de vidange des noirceurs humaines ou dans une saine énergie? Parfois je me dis que je n’ai pas droit au bonheur, je me fais du mal, j’en fais aux autres ; mon éducation aride est là, toujours présente même quand je la chasse et alors le plaisir me paraît un leurre, une faute, un pas de trop. Si je reste avec ma femme, je garde ma maison mes enfants, mes amis mais je suis mort. Pas triste, mort. Si je la quitte, je suis amputé de tout mon passé, comme amnésique, comme faussement neuf. Mais la partie qui reste est vivante. C’est insupportable. J’ai besoin de tendresse d’amour, de sexe. Je suis embourbé et je ne trouve pas de treuil. Je suis fatigué. J’en ai marre et je ne peux pas dire stop. Je laisse passer la vie. L’autre jour, je me suis demandé si ce n’est pas comme si je devais quitter ma maman: quand j’étais enfant, j’étais collé à ma mère; dès qu’elle s’éloignait, je pleurais. Et pourtant maintenant j’ai compris qu’elle était sadique avec moi. Finalement je me mets dans une position masochiste, non ? Ma femme, ma mère …. Et moi qui jouis de ça ! Avec Nelly, c’est sain; du plaisir sain, de l’amour sain .Et ça me fait peur et ça me fait rêver. On cherche donc ses émois d’enfant, des retrouvailles archaïques, puériles, quelles qu’elles soient ? Même atroces. Vous croyez que les enfants du placard vont s’y réfugier de leur plein gré ? Non, tout de même. Une faute, dans mon enfance, c’était être déconsidéré mais je veux dire vraiment déconsidéré. Je devenais un pestiféré, un rebût. Si tu ne fais pas de fautes, on t’aime. Si tu fais une faute on te coupe la tête. Il n’y a ni amour ni compassion. Tu ne fais plus partie du sérail, de l’humanité. Alors je suis devenu le parfait, le parfait imbécile en fait, le parfait fantôme, le parfait robot. Et le parfait mari. Comment désirer un robot ? Ma femme n’a pas de désir et j’ai toujours pensé qu’elle avait un sérieux problème .Finalement c’est peut-être moi le problème ? Non, j’ai eu du désir longtemps pour elle, maintenant pour Nelly .Oui mais avoir du désir et être désirable, ce n’est pas la même chose. Nelly, je ne suis pas parfait pour elle, je suis marié à une autre. Je ne suis pas souvent avec elle ! Je lui manque du bon manque, celui qui permet le désir. Ma mère ne m’autorisait aucun manque et je sais maintenant que ce n’est pas vivable, que cela ne laisse aucune place pour l’amour. En fait, si, bien sur, elle me faisait manquer de tout, de tout ce qui est vital : l’amour, la joie, le plaisir, la sensualité, l’amitié, le sexe. Tout ça me prend la tête !

Quand ma mère est morte, tout a basculé, un vrai tsunami. Un tsunami qui visite tout, toute la maison, tous les sous-sols, toutes les caves, tous les greniers. Avant il n’y avait que le besoin, la nécessité; après je me suis peu à peu réapproprier le plaisir, la vie. Je pensais que j’étais quelqu’un de bien, j’ai tout fait pour être quelqu’un de bien et personne ne voulait le voir .En fait je ne suis peut-être pas si bien que ça et c’est pour ça que les gens ne le voient pas. J’étais le bon robot de ma mère, du moins je faisais tout pour cela. Au fond quelle est la différence entre ma femme et ma mère ? Ma femme aussi veut que je fonctionne bien, que je sois parfait, parfait et castré. Le parfait eunuque ! Coupé de moi, coupé de mon sexe, coupé de mon désir, coupé de mon plaisir. Conforme au désir de ma mère et celui de ma femme. Coupé ! Voilà ! Cette fois je vais faire un choix, même si choisir c’est perdre quelque chose. Au moins je pourrais me rassembler; j’allais dire ressembler, c’est encore plus vrai ! Rien ne m’oblige à choisir entre ma femme et Nelly. Je vais me choisir moi. Je vais partir. Mon travail m’offre la possibilité d’aller un an au Pérou. Bon c’est la bonne décision. Pour me rapprocher de ce que je suis, je dois m’éloigner de tous les miens, de leurs attentes, de leur regard. Avant je regardais le film avec l’angoisse de ses imperfections. Aujourd’hui je veux être dans ma vie, dans le film de ma vie. Enfin pas dans un rôle, non, seulement être et jouir de la vie. Incroyable, je sens la paix possible en moi, sans la terreur du salaud ni celle du mort-vivant. Non, seulement moi, vivant. J’ai l’impression que l’arrière-plan a rejoint l’image. Je pars. Je pars avec tout moi-même. Incroyable !

Paroles du divan (66)

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« Je croyais que la vie c’était des éléments qui devaient s’emboîter parfaitement les uns aux autres ; si ce n’était pas parfait, je croyais que tout était mauvais. Dans  mon regard, il y avait un compas à calibrer les choses pour savoir si elles étaient bonnes ou       pas bonnes. Aujourd’hui, je veux enlever ce compas ; les choses comme elles sont. »

Citations (28) « Mémoire de fille » Annie Ernaux

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« Ils sont dans sa chambre à elle, dans le noir. Elle ne voit pas ce qu’il fait. A cette minute, elle croit toujours qu’ils vont continuer de s’embrasser et de se caresser au travers des vêtements sur le lit. Il dit « déshabille-toi ». Depuis qu’il l’a invitée à danser, elle a fait tout ce qu’il lui a demandé. Entre ce qui lui arrive et ce qu’elle fait, il n’y a pas de différence. Elle se couche à coté de lui sur le lit étroit, nue. Elle na pas le temps de s’habituer à sa nudité entière, son corps d’homme nu, elle sent aussitôt l’énormité et la rigidité du membre qu’il pousse entre ses cuisses. Il force. Elle a mal. Elle dit qu’elle est vierge, comme une défense ou une explication. Elle crie. Il la houspille: »J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules! » elle voudrait être ailleurs mais elle ne part pas. Elle a froid. Elle pourrait se lever, rallumer, lui dire de se rhabiller et de s’en aller. Ou elle, se rhabiller, le planter là et retourner à la sur-pat. Elle aurait pu. Je sais que l’idée ne lui en est pas venue. C’est comme s’il était trop tard pour revenir en arrière, que les choses doivent suivre leurs cours. Qu’elle n’a pas le droit d’abandonner cet homme dans cet état qu’elle déclenche en lui. Avec ce désir furieux qu’il a d’elle. Elle ne peut pas imaginer qu’il ne l’ait pas choisie-élue- entre toutes les autres.

La suite se déroule comme dans un film X où la partenaire de l’homme est à contre-temps, ne sait pas quoi faire parce qu’elle ne connait pas la suite. Lui seul en est le maître. Il a toujours un temps d’avance. Il la fait glisser au bas de son ventre, la bouche sur sa queue. Elle reçoit aussitôt une déflagration d’un flot gras de sperme qui l’éclabousse jusque dans les narines. Il n’y a pas plus de cinq minutes qu’ils sont entrés dans la chambre.

Je suis incapable de trouver dans ma mémoire un sentiment quelconque, encore moins une pensée. La fille sur le lit assiste à ce qui lui arrive et qu’elle n’aurait jamais imaginé vivre une heure avant, c’est tout. »

(Cette scène se passe en 1958 dans le cadre d’une colonie de vacances. Très vite la fille devient l’objet de moqueries et d’insultes de la part des autres moniteurs. L’homme c’est H l’Archange)

« La fille de 58 ne s’offusque pas, il me semble même qu’elle s’en amuse, comme d’une agressivité moqueuse usuelle à son égard. Peut-être y voit-elle une preuve supplémentaire de la fausseté de leur jugement. Il y a erreur. Elle n’est pas ce qu’ils disent qu’elle est.

Cette certitude, à quoi l’attribuer aujourd’hui? A sa virginité, qu’elle conserve avec détermination, à son brillant parcours scolaire, sa lecture de Sartre? Plus que tout: à son amour fou pour H, l’Archange comme elle continue de l’appeler jusque devant Claudine D – qui, le doigt sur la tempe, la traite de complètement siphonnée – à cette espèce d’incorporation de lui en elle qui la tient au-dessus de la honte.

Ce n’est pas elle, la honte, j’en suis sûre, qui a fixé le souvenir des mots au dentifrice rouge (insultes sur le miroir: putain etc..), c’est la fausseté de l’insulte, de leur jugement à eux, de l’inadéquation entre putain et elle. Je ne vois rien dans cette période qui puisse s’appeler honte.

(..)  Je le revois, V, la quarantaine poupine, blond, en veste à carreaux bleus et blancs, un homme gentil et sympathique comme sa femme la cuisinière. Son air faraud, son contentement. Est-ce que j’ai eu envie de le gifler? Il est ingiflable, soutenu par tous. Qui sont un mur de rires autour d’elle. Franchement ils ne voient pas où est le mal. Se rend-elle compte que sa revendication du droit, réitéré avec rage « vous n’avez pas le droit », n’a aucune chance de les atteindre. Qu’elle a tous les torts. D’avoir écrit cette lettre sentimentale, de l’avoir laissé traîner. Qu’il n’y a pas à se gêner avec elle, putain sur les bords, amoureuse imbécile d’un type qui passe ses nuits avec la blonde mieux foutue qu’elle. C’est celle-ci qui fait la loi, qui autorise l’affichage du cuistot et leur hilarité. (..)

Je rapproche aujourd’hui la scène de la lettre et la nuit avec H: la même impossibilité de convaincre, de faire valoir mon point de vue. Me la repassant encore, elle se dépersonnalise peu à peu. Ce n’est plus moi ni même Annie D au centre. Ce qui a eu lieu dans le couloir de la colonie se change en une situation qui plonge dans un temps immémorial et parcourt la terre. Chaque jour et partout dans le monde il y a des hommes en cercle autour d’une femme, prêts à lui jeter la pierre.

(..)

Je ne sais pas si elle  reconnaît sa première nuit avec H dans la description que fait Simone de Beauvoir de la perte de la virginité. Si elle est d’accord avec: »La première pénétration est toujours un viol. »

(..)

C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture.

Citations(27): Le nu shu ou le secret des femmes Lisa See

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Lisa See situe son roman « fleur de neige » dans la province chinoise du Hunan dans les années 1820 jusqu’en 1900 environ. Les femmes avaient alors les pieds bandés et communiquaient en utilisant le nu shu, langue créée et  utilisée par les femmes  uniquement.Voici l’explication donnée par le site nushu.fr:

« L’écriture des femmes ou nüshu 女书, est un système d’écriture utilisé exclusivement par les femmes de la région de Jiangyong, au sud du Hunan湖南省江永县, en Chine. Elle a été aussi appelée « écriture d’insectes », ou « caractères de moustiques » wenxingzi蚊形字à cause de son style effilé ou bien encore « caractères des femmes » nüzi女子.

Elle ressemble aux caractères chinois hanzi 汉字 dont elle semble inspirée. Elle est décrite comme une écriture phonétique, syllabique. Elle est basée sur le dialecte local chengguan tuhua城关土话, d’origine Yao 瑶族, qui appartient au groupe xiangnan. Cette langue parlée localement est une variante du mandarin, suite au brassage historique des populations Yao et Han dans la région, grâce notamment à de nombreux mariages mixtes.

Transmise de mère en fille, ou bien de femme en femme, l’écriture nüshu servait à transcrire principalement les chants traditionnels, à décorer les objets d’artisanat des brodeuses, à écrire des prières, à transcrire des chants et des voeux sur les livrets de mariage aux jeunes mariées appelés « Livrets du 3ème jour ». Elle était également utilisée pour la correspondance entre les femmes qui avaient appris à la maîtriser, cette littérature de femmes permettant de transmettre jusqu’à nos jours des récits de vie qui racontaient la dureté de leur condition maritale. A ce titre, l’écriture nüshu est le vecteur de la « petite histoire » des brodeuses de Jiangyong. »

Voici quelques extraits du roman de Lisa See:

« Au cours des années soixante, une vieille femme perdit connaissance dans une gare de province au fin fond de la campagne chinoise. En fouillant ses affaires afin de l’identifier, les policiers découvrirent une liasse de papiers qui semblaient rédigés dans une sorte de code secret. Comme on était en pleine Révolution culturelle, la femme fut arrêtée et incarcérée pour espionnage. Les enquêteurs qui déchiffrèrent ce code s’aperçurent bien vite que le texte ne relevait nullement d’un complot international. Il s’agissait en fait d’une écriture employée par les femmes, dont le « secret » avait été préservé depuis plus de mille ans. Les enquêteurs en question furent expédiés peu après dans un camp de rééducation. (..)

Le nu shu repose en partie sur une série d’images ou d’expressions récurrentes – telles que « le phénix pousse un cri rauque », « une paire de canards mandarins » ou « les esprits nous ont réunies ». (..)

« Je croyais tout savoir au sujet du nu shu et j’étais convaincue que les hommes n’en avaient jamais entendu parler. Mais maintenant que je vivais dans la famille Lu, où tous les hommes avaient appris à lire, je voyais bien que le prétendu secret de notre écriture était une illusion. Il était évident que chacun dans le district connaissait son existence. Comment en aurait-il été autrement ? Les hommes nous voyaient broder des mots en nu shu sur leurs chaussures et nos carrés d’étoffe, ils nous entendaient palsmodier nos chants et lire nos cahiers de mariage. Mais ils considéraient notre écriture avec condescendance et la jugeaient trop inférieure à la leur pour s’y intéresser.

On dit que les hommes ont un cœur de fer, tandis que les femmes sont faites d’eau. Cela se vérifie si l’on compare nos deux systèmes d’écriture. Celui des hommes comporte plus de cinquante mille caractères, tous différents les uns des autres, chacun porteur d’un sens ou d’une nuance spécifique. Le nôtre se compose à tout prendre de six cents caractères, dont nous nous servons phonétiquement pour noter environ dix mille mots. Il faut toute une vie d’étude pour apprendre l’écriture des hommes. Nous apprenons la nôtre une fois pour toutes, quand nous sommes des gamines, et nous nous basons sur le contexte pour en déterminer le sens. Les hommes écrivent tournés vers le monde extérieur, qu’il s’agisse de littérature, des chroniques ou de l’état des récoltes. Les femmes pour leur part, sont tournées vers le monde intérieur des émotions. Dans la famille Lu, les hommes étaient fiers que leurs épouses maîtrisent le nu shu et soient expertes en broderie, même si ces choses ne valaient pas un pet de lapin à leurs yeux. Considérant notre écriture avec un tel dédain, les hommes ne faisaient nullement attention aux lettres que je pouvais écrire ou recevoir. (..)

Nous avions les pieds bandés, mais grâce au nu shu nous nous rendions les unes chez les autres et nos pensées se rejoignaient « à l’autre bout des champs », comme l’écrivait Fleur de Neige. Autour de nous, les hommes n’imaginaient même pas que nous avions quelque chose d’important à dire. Ils nous croyaient incapables d’éprouver une émotion profonde ou d’émettre la moindre pensée créatrice. »

 

Histoire ou légende de la création du nu shu :

« Voici bien longtemps, à l’époque des Song, l’empereur Zhezong cherchait à travers le royaume une nouvelle concubine. Il voyagea longuement et finit par arriver dans notre contrée, où il entendit parler d’un fermier nommé Hu, un homme de bon sens et d’une certaine éducation qui vivait dans le village de Jintian. Maître Hu avait un fils, lettré de haut rang qui avait brillamment réussi aux concours impériaux. Mais la personne qui intriguait le plus l’empereur était la fille aînée du fermier, dont le nom était Yuxiu. Il aurait été difficile de la considérer comme une branche inutile car son père avait veillé à son éducation. Elle avait étudié l’écriture des hommes et pouvait réciter de nombreux poèmes classiques. Elle connaissait l’art de la danse et du chant. Quant à ses travaux de broderie, ils étaient d’une délicatesse remarquable. Tout cela convainquit l’empereur qu’elle ferait une excellente concubine impériale. Il rendit visite à maître Hu, négocia avec lui le départ de sa fille et, peu après, Yuxiu se mit en route pour rejoindre la capitale. Une histoire qui finit bien, me direz-vous ? Sous un certain angle, oui. Maître Hu reçut de très nombreux présents et Yuxiu connut la vie de cour, l’univers « du jade et de la soie ». Mais je vous certifie, jeunes filles, que même une personne aussi fine et cultivée qu’elle, ne put éviter la douleur et la peine qui l’envahirent le jour où elle quitta sa famille natale. Comme les larmes coulaient sur les joues de sa mère ! Comme ses sœurs pleuraient, submergées de tristesse ! Mais aucune d’entre elles n’éprouvait une plus grande douleur que Yuxiu elle-même.

Nous connaissons déjà le début de l’histoire. La séparation de Yuxiu et de sa famille marquait seulement le commencement de ses tribulations et de sa constante affliction. En effet elle ne réussit pas à capter très longtemps l’intérêt de l’empereur, qui se lassa rapidement de son beau visage rond comme la lune, de ses yeux en amande, de ses lèvres aussi rouges que des cerises. Et de ses talents, aussi remarquables aient-ils paru dans le district de Yong Ming, s’avérèrent insignifiants comparés à ceux des autres dames de la cour. Pauvre Yuxiu… rien ne la prédisposait aux intrigues du palais. Les autres épouses et les concubines impériales n’avaient que faire d’une fille de la campagne. En proie à la tristesse et la solitude, elle n’avait aucun moyen de communiquer avec sa mère et ses sœurs sans que les messages tombent sous le regard d’autrui. Un mot déplacé de sa part aurait suffi à la faire décapiter ou jeter au fond d’un puits, condamnée au silence éternel dans les souterrains du palais.

Jour et nuit Yuxiu gardait ses sentiments par devers elle. Les méchantes femmes de la cour, tout comme les eunuques, la regardaient avec mépris faire ses travaux de broderie ou pratiquer la calligraphie, et ne manquaient jamais une occasion de se moquer d’elle.  » Quel style négligé ! » s’exclamaient-elles. Ou encore : « Regardez donc cette petite guenon qui nous arrive de la campagne et qui essaye d’imiter l’écriture des hommes ! » Toutes ces remarques témoignaient de leur cruauté. Mais Yuxiu ne cherchait nullement à imiter l’écriture des hommes. Elle la transformait au contraire, l’élaguait, la féminisait, allant même parfois jusqu’à inventer de nouveaux caractères qui n’avaient rien à voir avec ceux qu’ils employaient. L’air de rien, elle était en train d’inventer un code secret, qu’elle allait utiliser pour écrire à sa mère et à ses sœurs. Peut-être un eunuque bien intentionné avait-il réussi à leur faire passer une lettre dans laquelle Yuxiu révélait sa méthode. A moins que ses sœurs, après n’y avoir rien compris, aient peu à peu déchiffré son système et ses caractères simplifiés. Quoiqu’il en soit, au bout d’un certain temps, les femmes de sa famille inventèrent à leur tour de nouveaux caractères phonétiques, qu’elles interprétaient en fonction du contexte, tout comme vous, jeunes filles, apprenez à le faire aujourd’hui. Ce que nous enseigne la vie de Yuxiu, c’est qu’elle a découvert le moyen de partager les sentiments qu’elle éprouvait et que cette méthode s’est transmise jusqu’à nous, à travers d’innombrables générations. (..) Souvenez-vous bien, jeunes filles, que tous les hommes ne sont pas empereurs, mais que toutes les filles doivent un jour quitter leur foyer pour aller se marier. Yuxiu a inventé le nu shu pour que les femmes de notre district puissent conserver leurs liens avec leur famille d’origine. »

Poème en nu shu :

« Mes mots sont imprégnés des larmes de mon cœur

Invisible révolte, qu’aucun homme ne voit

Mais l’histoire de nos vies a un masque tragique

Ô ma mère, Ô mes sœurs, de grâce écoutez-moi. »

Paroles du divan (64)

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« J’ai voulu être actrice de ma vie, je m’imposais des choses; ce n’était qu’une comédie; je voulais dessiner ma vie, aujourd’hui, je voudrais juste être moi-même; je n’ai plus de rôle à jouer, il n’y a plus de public; je n’ai pas vécu, je n’ai pas arrêté de copier; j’avais toujours peur de perdre mon temps et je n’ai fait que ça. »